D'ombres et d'illusions

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début du printemps - Ce jour-là... (voir la timeline)

Lanre


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La pulpe de ses doigts vint caresser sa barbe broussailleuse et rêche, comme si cela l’aidait à se concentrer. Les sourcils froncés, les traits pliés et l’idée derrière la tête, le boucanier laissa percer un début de sourire. A moitié enseveli sous son impressionnante crinière il faisait tout de même pétiller ses pupilles brunes. « Désolé l’ami, je n’connais pas eula’ jeune femme qu’tu me  décris... mais c’est p’tet-ben la mémoire qui m’fait défaut ! », lâcha-t-il d’une voix lente, mesurée. D’un bref regard, il détailla la dégaine du maraudeur. L’épaisse pelisse de loup ou d’ours – il ne savait pas trop – qui reposait sur ses épaules lui faisait une impressionnante carrure. Son armure de cuir et de fourrures ressemblait plus à celle d’un pisteur ou à celle d’un riche bandit qu’aux plastrons que portaient usuellement les hommes d’armes. Çà et là, la peau tannée avait été ouverte par un croc, une lame ou une paire de mandibules, il n’en savait rien. A l’évidence, elle avait vécu. Assez pour puer la sueur, le sang, la chasse. Le marchand renifla, sans doute un peu mal à l’aise. « T’es dont ben silencieux... — », reprit-il sans trop savoir comment mener sa barque dans ces eaux qui lui semblaient maintenant trouble. Les yeux fuyants, il cessa de dévisager l’homme, qui portait aussi la barbe et les traits austères. Pour ne plus avoir à regarder sa gueule couverte de sang séché comme elle aurait pu l’être de peintures guerrières, il se retourna, revenant aux viandes qu’il faisait fumer. « T’es-tu sûr qu’tu prends rien ? » S’enquit-il, moins assuré.

En silence, le vagabond posa sa main sur le comptoir improvisé. Les lèvres pratiquement scellées, il s’avança sans franchir le Rubicon. Mais entre les deux hommes ne demeuraient que quelques tonneaux de lanières de viandes séchées et à peine deux pas. Sur sa nuque, Elpheìnn sentait presque peser les griffes qui menaçaient de l’éventrer. Aussi discrètement qu’il était en mesure de le faire, il chercha après le marteau dont il se servait pour battre les pièces de bœuf ou de cheval qu’on lui apportait. Il se maudissait de ne pas avoir écouté son beau-frère, forgeron de profession, quand il avait proposé de lui fabriquer une dague... Par les Déesses, elle aurait pourtant pu lui sauver la vie ! Il renifla de nouveau, comme chaque fois qu’il était angoissé. Tachant d’ignorer les perles froides qui commençaient à perler le long de son échine il constata avec horreur qu’aucun soldat n'était visible depuis son commerce. Pas non plus d’homme en armes, dont il payait pourtant cher la protection. Il n’avait pas vraiment le choix en vérité. « Écoute, l’ami», commença-t-il, cherchant toute porte de sortie possible. Quitte à jouer – presque – cartes sur table. «Si c’est-tu après mon or qu’tu en as, tu peux ben ... — », lança-t-il, prêt à donner tout ce qu’il avait sur lui. Il n’avait pas encore de femme à entretenir mais il savait que cela finirait pas venir. « Non. » souffla simplement l’autre, rauque et froid. Il se pencha un peu plus sur le comptoir, projetant son ombre sur l’intégralité du tenancier. « Je t’ai posé une question », fit-il simplement, le timbre lent, presque lourd. Ces quelques mots suffirent à lui arracher un frisson. «  Tu dis pouvoir te souvenir. Fais-le ou non, mais fais vite », lâcha cette fois le malandrin. Malgré la cacophonie de la Citadelle, un silence de mort retomba sur l’échoppe.

Presque par habitude, il fit craquer ses phalanges encore mouchetée d'un sang carmin tirant sur le noirâtre. Son front strié portait tous les griefs qui rongeait son esprit ; toute sa fatigue aussi. Depuis que la gamine et lui s'étaient séparé, il n'avait pas fermé l’œil, ou presque. Sans trop comprendre pourquoi, il sentait que le temps viendrait à lui manquer sous peu... Aussi lui fallait-il la trouver au plus vite. Pourtant, les obstacles se dressaient devant lui, sans cesse plus nombreux. Parfois, ils prenaient la forme d'essaims géants, parfois celle d'incendie de forêt. D'autres fois, il avait le mufle d'un commerçant avare, à la bouche remplie de mensonges. Un mufle qui, depuis avait perdu de sa superbe et dont les lèvres devaient goûter le fer. Le regard perdu dans l'immense foule, le sauvageon tira sur la lanière de chanvre végétale qui reposait contre son pectoral. Machinalement, il ramena contre son épaule l'épaisse pièce de bois-de-fer qu'il devait encore sculpter et tailler. Tout aussi impressionnante que pouvait être la dague de Blanche, il avait la certitude qu'il lui faudrait plus d'allonge pour parvenir jusqu'à elle. Sans doute aurait-il besoin de l'aide d'un artisan pour en renforcer le noyau... Mais tout ceci pouvait attendre. Il aviserait quand il le pourrait. D'abord, il devait retrouver la femme dont Swann lui avait vanté les talents.

Sans trop savoir par où commencer dans ce labyrinthe de pierre et de chair, le Ceald s'élança tout de même. Il ignora les réclames publiques à propos d'un loup gigantesque qui aurait fait de la Ville-Close sa tanière, et dont diverses affiches brossaient un portrait peu flatteur, pour s'approcher de l'ample marché à ciel ouvert qui occupait la Grand-Place. Çà et là, les Hyliens avaient le faciès plus dur qu'à sa première visite. Le poids de la guerre courbait peu à peu leur échine. C'était quelque chose qu'il était en mesure de comprendre. Longeant les étals, il laissa le vert-de-gris de ses yeux courir entre les denrées, cherchant distraitement des roches qu'il pourrait utiliser, des minerais où d'autres ingrédients alchimiques. Une partie considérable de ses récoltes volaient désormais au gré des vents de la plaine d'Ilyia, portée par les cendres et les braises. Toutefois, il ne pourrait rien acquérir : il n’avait pas la moindre piécette ou la moindre gemme à échanger. Et ça n’eta pas prêt de changer, en vérité. Non, dans les faits, il parcourait les halles ouvertes pour faire le clair dans ses idées.

Il en savait peu. Vraiment peu. En dehors du fait qu’elle était douée et digne de confiance, le Cygne ne lui avait pratiquement rien dit. « Tu la trouvera cachée, quelque part dans l’ombre des murs de la Capitale », avait-elle insisté. Mais dans cette ville massive, il n’était pas en terrain connu. Il avait le sentiment de chercher une épingle dans une botte de foin. S’il devinait aisément pourquoi – ou plutôt vis-à-vis de qui – elle se faisait si discrète, il avait plus de mal à visualiser où elle pouvait trouver refuge ici. Aedelrik aurait probablement pu le trouver plus aisément, mais il n’avait pas l’intention de demander plus d’aide que strictement nécessaire. S’il se résolvait à le faire dès à présent, c’était parce qu’il était convaincu de ne pas avoir le choix. Ses longs doigts noueux se saisirent d’une petite lame de silex qu’il fit rouler sur sa paume. Sans prêter attention aux remarques peu farouches du boutiquier, il tâcha de se remémorer : lors de leur dernière rencontre, elle s'était engagée à le retrouver s'il ne veillait pas correctement sur la Parjure. Mais, si elle avait dit quoique ce soit sur où son amie devait la rejoindre, il ne parvenait pas à s'en souvenir. Son poing se referma sur la pierre comme s'il s'agissait d'un gri-gri, avant de la laisser retomber sur le comptoir du négociant. A peine moins perdu, il reprit sa route, quittant la lumière morne de la Grand-Place pour l'obscurité inextirpable des venelles.

L’œil alerte et la main leste, il poussa la petite porte d'érable. Dans son dos le soleil mourrait un peu plus et l'air froid gelait les malchanceux, contraints de passer la nuit en extérieur. Chez lui, c'était chose courante, mais à force de parcourir les ruelles et de longer les remparts il avait réalisé une fois de plus combien ce monde et le sien était différents. Cette simple bicoque en était une preuve de plus — s'il en fallait d'autres, encore. Aussitôt le battant rejeté en arrière, la chaleur des lieux l'enroba comme un tartan de vair. Baigné dans une lueur orangée, peuplée d'Hyliennes souvent tout en courbes et de chalands pour la plupart moins charmants, la taverne semblait avoir tout d'affable. Il s'avança à l'intérieur, laissant la poterne se refermer derrière lui. Un peu plus loin, à gauche, quelques jeunes filles jouaient les troubadours. L'une battait le tambour, l'autre pinçait les cordes de son luth. Une autre encore dansait, secouant son imposante robe rouge et presque translucide. Sur sa droite, une serveuse s'était installée sur les genoux d'un de ses clients et le laissait docilement caresser ses cheveux. Ses yeux hagards en disait long, mais pas autant que le sourire carnassier de l'ancien soldat. Partout autour de lui elles s'affrétaient et grouillaient. Il renifla sans un mot; ramenant son avant-bras contre le bas de sa trogne. Il était las. « T'veux-tu quelqu'chose, grand gaillard .. ? » S'enquit une femme qui passait près de lui. Dans ses bras, un plateau de bois couverts de charcuterie et de friture. Son ventre grogna presque en silence, couvert par le bruit ambiant et les éclats de rire de quelques soudards. Il n'avait rien avalé depuis presque deux nuits.

"Je cherche une femme", fit-il simplement, agacé d'avoir eu à se répéter toute la journée. « Oh bah, c'pas c'qui manque par ici ! » Souffla-t-elle, non sans un clin d’œil. Elle avait le visage marqué par le labeur et, sans doute, une certaine forme d'angoisse. Ses cheveux blonds débraillés retombaient négligemment sur ses épaules découvertes, encadrant un faciès au nez proéminent et aux lèvres un peu petites. Ses joues creusées et ses sourcils durs lui donnaient un air un peu sévère. Elle n'en demeuraient pas moins jolie. « Vin dont par-là qu'on t'montre-tu la marchandise ! » Siffla-t-elle, en réponse à son mutisme, attrapant son bras de sa main libre. « Ça ira. » Grogna l'ours, inamovible. Il n'avait pas choisi cet endroit à la légère et c'était loin d'être le premier qu'il visitait. « C'est une personne en particulier que je cherche », expliqua-t-il, sans cacher une seconde la colère et la contrariété qui l'habitait. Sans trop savoir quoi faire, elle lâcha le pelage gris teinté de noir qui bardait ses avant-bras. Elle recula, brisant spontanément son sourire.

Le plateau de garnitures s'effondra au sol, embrassant le plancher délavé avec fracas. Doucement, le silence se fit sur la salle de banquet, cessant de couvrir quelques uns des sons étouffés qui provenaient des chambres, à l'étage. « Ne tente rien », gronda-t-il sans se soucier d'attirer l'attention sur lui. Son regard chercha celui de la jeune femme, s'engouffrant dans le vairon de ses yeux. « Lâche-moi ! » Hurla-t-elle, cherchant à s'arracher à sa prise. Entre ses doigts maigres, elle tenait une dague, qu'elle pointait vers le torse de l'inconnu. Elle n'avait pas eu l'occasion de porter son coup et son poignet était désormais prisonnier. Paniquée, elle chercha à frapper de nouveau à l'abdomen. « Ne bouge pas. » Ordonna Lan're à nouveau, saisissant la deuxième main de la jeune femme. Peu à peu, il sentait sa patience le quitter. Conscient qu'il s'était déjà trop répété, il savait pertinemment qu'il ne le ferait pas une fois de plus. Au fond de ses yeux brûlait un enfer polaire, violent et sans concession. Sa poigne se fit plus rude.


Sakristi


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Lorsque l’on part pour un long périple, on ne prend que trop rarement en compte le voyage du retour. Pourtant celui-ci est souvent tout aussi éprouvant que ce qui nous avait mené si loin de la maison. Pour sa part, Sakristi avait quitté le désert si rapidement et si épuisée que le retour vers la Citadelle lui avait paru interminable.

Cela faisait à présent trois jours qu’elle n’avait quitté son lit que par extrême nécessité. Elle avait usé de beaucoup d’énergie, et à son âge la récupération était plus ardue que durant ses jeunes années. Pour autant, elle avait hâte d’être sur pied pour faire la fête avec Izzie et ses fréquentations toujours délicieuses. La Nature lui avait accordé un sursis après cette maudite Quête : il s’agissait de le célébrer, dignement ou non. Pour l’heure, même si l’idée de quitter son lit lui était désagréable, l’Apothicaire ne parvenait pas à fermer l’œil. La continuelle fête qui recommençait chaque soir sous ses pieds était particulièrement animée ce soir-là. Etrangement, cela l’inquiétait. N’importe qui pouvait fureter dans le coin sans être entendu. Mais elle décida de chasser ces vilaines pensées.

Le grincement de sa porte la tira subitement de sa réflexion. Elle reconnut le pas de son ami sur le sol qui craquait.
“T’as rien avalé d’puis hier. On dirait l’fils d’Anna l’jour où l’a eu des poils sur le torse. Sors de là, c’plus d’ton âge !” La Sorcière grogna avant de se redresser. “Tu te jettes sur tout ce qui a du poil au torse, il n’a pas dû bouder longtemps.” rétorqua-t-elle, la voix enrouée. Son regard se posa sur son amie qui riait déjà. “Aïe. Touchée.” Elle tendit la main vers elle. “Allez, viens ‘vec moi ! J’ai pas envie d’faire la causette avec c’te gourde de l’auberge.”

Les deux femmes descendirent silencieusement dans la cuisine. En y pensant, Sakristi se rendit compte qu’elle avait faim, même si trois bouchées suffiraient à  la rassasier. “Beh alors, l’est même pas là !” s’étonna Izzie en découvrant la salle où les employés avaient l’habitude de manger et se reposer. “Elle a peut-être trouvé autre chose à se mettre sous la dent…” C’était en effet monnaie courante dans cet établissement. Prenant quelques restes qu’elles trouvèrent, elles commencèrent à manger sans leur comparse.

Sakristi s’interrompit entre deux bouchées pour dévisager la soeur que la vie ne lui avait pas donnée.
“J’ai du mal à croire qu’une femme aussi charmante que toi fasse autant de bruit lorsqu’elle bouffe.” A ces mots, Izzie fit encore davantage de bruit, consciente que cela agaçait l’apothicaire. “J’vais chercher à boire, ça me reposera de toi !!” Elle s’aventura dans l’auberge. Mais cette fois-ci, le bruit qui attira son attention n’était pas celui de mandibules de maquerelle.

Ne se faisant pas appeler Furet pour rien, elle ondula le long des murs : au fond d’elle une petite voix lui intimait de faire attention. Au détour des hommes ivres, des femmes qui dansaient, et des femmes qui dansaient sur des hommes ivres, elle aperçut celle qui devait dîner avec elles. Elle n’était pas seule, collée contre un rouquin dont les yeux brillaient d’une lueur sauvage. Pour sa part, elle n’avait découvert sa libido que le jour où elle avait décidé de faire taire son coeur, qui lui empêchait beaucoup de choses. Mais en ce qui concernait cet établissement, elle était toujours surprise du nombre des ébats. A chaque heure, dans une pièce au moins, les corps se déchaînaient. Cependant, rares étaient les filles qui appréciaient la douleur et les entailles sans une bourse bien remplie en échange. Et elle savait que la jolie blonde coincée entre un grand rouquin et le mur n’était pas de celles-là. Or, pourquoi une lame était-elle sortie ?

Plus curieuse qu’inquiète, elle se fraya un chemin jusqu’à eux. Une fois assez près, elle entendit l’homme siffler entre ses dents
“Ne tente rien.” La blonde, dans toute sa naïveté, voulut crier pour attirer l’attention - et l’intervention - des personnes présentes dans la salle. La prise de l’inconnu se resserra : il n’était pas ici pour rire. Pourtant, la sorcière n’était pas dupe : elle avait été repérée, et c’était à elle que le roux s’adressait. Elle osa quelques pas supplémentaires dans leur direction. “Ne bouge pas.” ordonna-t-il. Elle resta où elle était, mais ne se laissa pas intimider. “Je n’sais pas ce que tu cherches, mon Mignon.” Il ne se retourna même pas vers elle. “Ni qui tu cherches.” Ah, tiens. Une réaction. “Mais si tu veux un coup de main, je ne suis pas certaine que tu t’adresses à la bonne personne.” Elle lui laissa une brève occasion de voir son visage. “On a d’quoi manger et d’quoi boire à côté. Viens donc nous raconter c’qui t’chiffonne tant.” Puis elle tourna les talons et retourna auprès d’Izzie.


Lanre


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D’un bref geste du poignet, il arracha la lame des doigts de la jeune femme, la forçant à lâcher la fusée gainée de cuir. Visiblement surprise, elle poussa un petit cri plaintif avant de masser son bras endolori. Ses yeux lançaient des éclairs gorgés de colère autant que peur. C’était peut-être de ce type de regards qu’il se méfiait le plus. Et quand bien même elle n’avait probablement jamais utilisé son coutelas autrement que pour couper sa viande, il n’envisagea pas une seconde le lui rendre. Son autre main remonta jusqu’à la lanière de chanvre qui soutenait l’imposante pièce de bois-de-fer, accrochée à son épaule. La crainte – plus que tout autre émotion, sans doute – poussait souvent à la folie. Il en savait quelque chose. De l’oeil, il intima le secret à l’enfant, avant de la laisser filer. Dans la salle, les troubadours avaient cessé de pincer les cordes, les danseuses ne battaient plus le tambourin. Un silence froid pesait désormais comme une chape de plomb sur l’établissement. Sur sa droite, dans son dos, deux hommes s’étaient levés et gardaient la main sur la hampe des haches accrochées à leurs ceintures. Il ne leur accorda pas plus qu’un bref regard, par dessus son épaule. Il n’avait guère la patience, moins encore l’envie, de tirer l'acier ce soir. Son poing était encore barbouillé du sang de l’artisan et il avait nettement plus urgent à faire.

Sans un mot, il se mit à suivre la doyenne de cette fragile bicoque. Les quelques bûcherons qui fixaient encore son échine finirent par laisser aller alors que le cri du vent abandonnait doucement sa place à de nouveaux éclats de joie gras et bariolés. Le vert-de-gris de ses pupilles s’attarda une seconde sur le feu timide qui vivotait dans l’âtre. Paré de rouge autant que d’orange, il projetait aux murs d’étranges ombres, suivant, non sans mal, les silhouettes dynamiques des saltimbanques. Un instant, à peine, il se prit à penser que personne ne veillait sur les braises dont le gris rougeoyait parfois, à grand peine. Et puis il se souvint de tout ce qui l’éloignait de ces gens, tantôt dépendants de petits éclats d'airain ou de bronze, tantôt illustres et a même de bâtir de gigantesques huttes de pierre. Déjà las, il renifla avant de s’engouffrer dans la petit couloir qu’avait emprunté celle qui prétendait être en mesure de l’aider. Il ignorait si elle pouvait vraiment quelque chose pour lui et, à dire vrai, il avait rarement été aussi méfiant. Les enjeux qui le poussaient à gagner une fois de plus l'enceinte de la Citadelle l’incitaient à ne pas faire don de sa confiance si facilement. Après quelques pas seulement, le couloir s’élargit, débouchant sur une pièce plus grande, seulement éclairée de quelques bougies. Il n’y faisait pas véritablement sombre, mais le contraste avec le cœur de la taverne était saisissant. Au fond reposait un four à pain et sur les quelques établis qui habillaient les murs il apercevait des fruits divers, mais aussi quelques légumes — et même un peu de viande. La table centrale – près de laquelle bouillonnait doucement une marmite – servait, à l’évidence, autant de plan de travail que de point de rencontre. 

Assises, deux femmes avalaient ce qui semblait être un peu de pain dur et du bouillon tiède, sinon froid. Les écuelles de terre cuite, usées, avaient probablement vu de nombreux autres repas. Passant tant bien que mal l’étroite embrasure de la porte, l’Ours s’avança. La dague pesait toujours, au creux de sa paume, mal équilibrée mais néanmoins mortelle. De son air austère, il jaugea les deux aînées, un moment. Plus vieilles que les jongleuses et autres acrobates, les taulières avaient certainement vécu suffisamment d'hivers pour imposer le respect aux filles. Après tout, elles avaient probablement l'âge de les avoir élevées. Il toisa d'abord l'inconnue, puis celle à la toison acajou qui l'avait invité à la suivre. Ses cheveux encadraient un visage maigre, aux arrêtes marquées par le temps. Sur ses lèvres, il cru distinguer un demi-sourire occulte. Les sourcils froncés et la gueule sévère, il soutint son regard sans plus s'approcher du meuble de bois nu.

« Tu dis pouvoir aider », commença-t-il après de longues secondes, laconique. Sous le chaudron des étincelles fatiguées crépitaient sans réussir à réchauffer l'atmosphère. D'instinct, sans doute, son poing emprisonna un peu plus la teille qui ceinturait son omoplate. Tant de questions lui brûlaient les lèvres, depuis ce rêve étrange. Et pourtant, Il savait pertinemment qu'il ne pouvait pas parler librement... Certaines interrogations devaient rester muettes. Au moins dans un premier temps. « Celle que je cherche dispose de talents... particuliers », reprit-il, l'esprit obscurci par le souvenir de Blanche — et des maux qui la terrorisaient. « Elle pourrait m'aider à retrouver ce que j'ai égaré », acheva le vagabond, aussi frustré qu'énigmatique. Il en était réduit à requérir le soutien d'une inconnue et cela l'agaçait autant que ça ne l'inquiétait. Dehors, une bruine givrée frappait les carreaux avec véhémence. Le brasier boréal qui assombrissait sa vision épousa, momentanément, l'orageuse pèlerine dont s'étaient habillés les cieux. Les mâchoires scellées, il préféra se taire. Tout, cette nuit-là, lui avait semblé si réel. Et pourtant, il n'arrivait toujours pas à savoir ce qu'il s'était passé : les marques du combat qu'il avait mené aux côtés de Nyttę̄́ s'étaient effacées quelques heures après son réveil. De cette veillée, il n'avait gardé que des chimères auxquelles il tentait de s'accrocher.

Retenant un soupir, il s'adressa de nouveaux aux deux gueules dont il ignorait tout. Elles étaient peut-être les vingtièmes de la journée à qui il posait la question... Et pourtant cela n'avait rien de plus facile. Bien au contraire. « Cette... femme.. — », débuta-t-il avec quelques hésitations, tant la différence lexicale lui échappait, « connait les herbes et les rites », expliqua-t-il finalement, loin de jouer carte sur table, mais prêt à en dévoiler plus que de raison. « Elle a la crinière de cendre et se terre entre les racines de votre forêt de pierre. » Sans un mot de plus, il fit tourner son épaule, fatigué d'attendre. L'enfer polaire de son regard brillait d'une rage sourde quand il vint affronter celui, plus nébuleux, de l'ancienne. Ses phalanges, pour certaines encore maculées de pourpre, craquèrent doucement — sans menace, mais chargées d'impatience. Il n'avait que trop perdu de temps.


Sakristi


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Izzie voulut faire un trait d’esprit en voyant revenir son amie. Lorsque son regard se perdit néanmoins entre la main gauche, puis la droite, de l’apothicaire, une ride se creusa entre ses sourcils bien dessinés. « T’as pas été chercher à boire ? » demanda-t-elle, visiblement inquiète. Cette satanée Quête avait-elle définitivement grillé ce qui restait de raison dans le crâne de cette vieille bique ?

Sakristi haussa les épaules alors qu’elle revenait s’assoir à leur table.
« J’ai trouvé de quoi mieux me requinquer. » |i]dit-elle d’un petit air satisfait.[/i] « J’n’aime pas quand tu prends cet air… » grogna la blonde. Elle posa toutefois ses coudes sur la table et avança la tête entre ses mains pour écouter son amie d’un air fort intéressé. « L’est beau au moins ? » L’autre s’étira le dos et grimaça. « Tu vas bientôt pouvoir en juger, mais les histoires qu’il a apportées m’intéressent plus que la marchandise. » Izzie eut soudain l’air déçu. A force d’être entourée de putains, elle en avait oublié que d’autres avaient plus de retenue.

Puis, arrivant à point nommé, l’Ours roux pointa le bout de son museau. Il avait l’air bien effarouché, face à deux femmes qui n’étaient presque pas armées, et assises autour de leur souper.


« Tu dis pouvoir aider. » lança-t-il. Au moins savait-il parler. « Si ce que tu demandes est accessible. Mais impossible de le savoir si tu ne nous en dis pas plus. »  L’homme parut hésiter, les dévisageant sans s’en cacher. Sakristi désigna Izzie d’un geste de la main. « Ne t’en fais pas, cette vieille bougresse a déjà quelques secrets peu joyeux dans sa petite mémoire : elle emportera les tiens dans la tombe. » Elle fronça un sourcil, montrant à l’Etranger que si elle s’en méfiait, il ne la terrorisait pas. « Inutile, donc, d’y précipiter son arrivée… »

Il finit par se décider à échafauder quelques phrases. Il dit être à la recherche d’une personne, une femme plus précisément. Mais un voile mystérieux semblait envelopper celle dont il parlait. Lui-même n’était pas à l’aise avec ce qu’il était à l’esprit, tant et si bien que les mots refusaient de franchir ses lèvres sévères. « Y a un truc que tu nous dis pas, mon grand ! » ne put s’empêcher de trancher Izzie. Sakristi lui répondit d’un regard agacé et d’un petit claquement de langue. Mais l’agacement fit rapidement place à la nervosité lorsque l’homme commença à parler d’herbes et de rites. Sakristi savait se contenir, mais elle avait peur que son amie ne la trahisse. Pour l’instant, elle avait l’air d’être encore maîtresse d’elle-même. « C’est-à-dire que ça se complique… » répondit-elle au voyageur. « Les personnes comme celle dont tu nous parles sont plus nombreuses qu’il n’y paraît… » Elle avala sa salive avant de penser : *…et tout le monde ne leur veut pas que du bien.* Elle le détailla une nouvelle fois : son corps avait été façonné par l’usage des armes, et une vie sans doute sauvage. Il n’avait rien de la sagesse des anciens sorciers des terres lointaines dont Sakristi rêvait, ni la tempérance des mages. Brûlerait-il à la moindre occasion l’un de ces personnages ? Difficile à dire.

Puis, prenant ses réserves comme une incitation à donner des détails, il poursuivit sa présentation des faits.
« Elle a la crinière de cendre et se terre entre les racines de votre forêt de pierre. » Bref arrêt de la respiration. Une décharge parcourut la colonne de la Sorcière. Un éclat argenté rejaillit de ses souvenirs pour venir la troubler tout comme la première fois. Un regard fit comprendre à la maquerelle que sa présence n’était plus souhaitée, même dans son propre établissement. A regrets, elle quitta la table, mais fut stoppée dans son élan. Elle tâcha de rassurer cet inconnu qui risquait de s’en prendre à son amie d’enfance. « On n’abrite que des putes, des voleurs et quelques assassins. Tu crois vraiment qu’on compte sur eux pour nous défendre ? » Puis elle quitta la pièce.

« Viens t’asseoir et manger un peu, Etranger. » invita Sakristi. « Tu peux m’appeler Furet, si à un moment ou à un autre tu as besoin de m’appeler. » Elle se gratta distraitement le front. « J’ignorais que la femme dont tu parles se cachait dans le coin. » Elle but une gorgée de sa soupe tiède. « Et j’ignore aussi si je saurai t’aider. » Voyant son air s’assombrir, elle planta ses yeux dans les siens, d’un air déterminé. « Mais j’aimerais bien mettre la main dessus, moi aussi. Et je pense que nous pourrions bien nous compléter. » Puis, ne sachant pas tellement s’il allait accepter, elle lui demanda ce qu’il avait déjà entrepris, afin de ne pas remarcher dans les mêmes pas infructueux.


Lanre


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En silence – et cachées par sa barbe – ses dents grincèrent. Les cals qui recouvraient les doigts de la seconde inconnue agrippèrent le cuir qui bardait son avant-bras, puis elle siffla un étrange avertissement. Il l'effrayait. Peut-être ne craignait-elle pas pour elle même mais, à la lueur des quelques braises qui alimentaient encore la chaudronnée, il pouvait lire la peur dans son regard. Sans se départir des rides et de l'austérité qui marquaient son visage depuis des lustres, désormais, il s'arracha doucement à son étreinte. Pour seule réponse, il ne lui fit don que de ce mutisme que certaines et certains lui connaissaient bien. Pour autant, il savait d'expérience que la crainte pouvait être de ces alliés les plus mesquins. La douleur et l'effroi fournissaient le plus souvent des réponses incomplètes, tronquées voire proprement malhonnêtes, il n'en doutait plus aujourd'hui. Et pourtant, il n'aurait pas hésité une seconde à meurtrier et à tourmenter ceux dont les langues auraient pu le guider jusqu'à Blanche.

Sans mot dire, il s'exécuta quand l'Autre l'invita à s'approcher. Il n'avait pas faim et, en vérité, il avait même l'estomac noué. Depuis la Veillée, il ne s'était contenté que de quelques racines, de la chair de l'écureuil qu'il avait attrapé et de baies. Mais il comptait bien l'écouter : tout aussi impétueux et inquiet qu'il pouvait être, il ne pouvait perdre plus de temps et d'énergie à s'agiter en vain. Le cri plaintif du bois témoigna pour lui de sa bonne foi, épousant sourdement l'acier âpre du poignard qu'il avait soutiré un peu plus tôt. D'un bref geste de l'épaule, il se sépara aussi du large éclat de bois-de-fer qui, des jours durant, lui avait ceinturé l'échine. La dague de Nyttę̄́ sommeillait encore contre son flanc. Alors que la lourde clameur des tambours se faisait plus erratique, il prit place à table. Le front creusé par la fatigue autant que la lassitude, il plongea ses pupilles vert-de-gris dans celle du Furet. La sorcière porta à sa bouche le bouillon qui tournoyait dans son écuelle avant de reprendre. Le poignet gauche reposant sur l'établi de chêne et la main droite appuyée sur la cuisse, le Ke’ēlt garda le silence.

Après un instant, les lèvres pincées de la vieille femme cessèrent de tirer sur le potage. Elle reprit, sans pour autant détailler la relation qu'elle entretenait avec la Macrale mais, à l'évidence, il y avait entre elles un passif. Son ton, la lueur qui habitait ses prunelles... Il n'aurait su dire ce qui les avaient opposées par le passé et pourtant, il en était convaincu : le sujet était encore frais. A quelques pas de là, le brasier mourant qui chauffait le fer noir du chaudron crépita bruyamment. C'est là que l'Ancienne – qui demeurait autrement plus jeune que certains des En'äh qu'il avait pu croiser – lui fit sa proposition. Elle les croyait capable de travailler ensemble pour mettre la main sur cette sibylle qui avait gagné l'affection de la Lionne. Son regard se fit plus froid encore et ses sourcils se froncèrent. Il ne savait trop quoi penser de cette offre, mais il avait douloureusement conscience qu'il ne pouvait que l'accepter. C'était là sa seule option viable, s'il souhaitait porter secours à son amie.

A cheval sur le lourd banc de sapin, l'Ours s'accorda une seconde, pour faire de l'ordre dans ses pensées. Les questions lui brûlaient les lèvres comme du charbon sur la langue, mais il laissa les chimères de ses yeux divaguer, un instant, courir d'étagères en gondoles, contourner des bouteilles d'une ale dont l'odeur avait investi toute la masure et enjamber les rares pièces de venaison qui trônaient tristement, çà et là. « Pour quelles raisons veux-tu la retrouver ? » S'enquit-il d'abord, le regard feuilletant toujours les quelques présentoirs qui habillaient les murs du petit réfectoire. Quelques instants auparavant, il avait lui même joué cartes sur table — autant qu'il lui était possible de le faire, en tout cas. Il ne comptait pas, par exemple, dire un mot de sa relation avec le Cygne, ni de celle qui liait les deux femmes. Il ne savait que trop bien que, cachés derrière les ombres du lacis de la Forêt de Pierre, leurs ennemis scrutaient. S'il pouvait l'éviter, il préférait ne pas livrer la thaumaturge à l'une de ces cabales dont il ignorait l'essentiel.

"J'ignore si elle réside encore ici", reprit-il, le regard toujours dans le vague. Swann ne lui avait pas dit qu'elle serait ici quand il reviendrait mais que c'était à l'abri, derrière les remparts, qu'elle trouvait refuge. « C'est ici qu'elle a sa tanière », lâcha-t-il finalement, après un bref silence. Il ignorait encore tout de son interlocutrice et de ce qu'il pouvait ou non lui dévoiler. « Que les choses soient claires », tonna-t-il sans prévenir. Au fond de ses yeux dansait un blizzard austère, plongé avec la froideur d'un scramasaxe dans le regard de l'Aînée. « La Macrale doit rester en vie. » Il serra le poing, laissant le temps nécessaire à ses mots pour acquérir le poids dont ils auraient bientôt besoin. « Lève la main sur elle et je te tue », asséna-t-il, d'une sobriété naturelle, sans la moindre hésitation. Il n'avait nullement l'intention de protéger Songe mais il ne connaissait personne d'autre susceptible de l'aider à retrouver Blanche.

D'aucuns ne l'auraient peut-être pas cru. L'Ancienne elle même doutait peut-être de ses propos, mais cela n'avait rien de grave puisqu'il ne cherchait pas à l'effrayer ou à la convaincre. Au contraire, même : il l'avertissait. Peu lui chouait qu'elle le prenne au sérieux ou non, il lui romprait la nuque de la même façon si nécessaire. Le loup éloigné du faon, il pouvait maintenant s'attaquer au gros du problème. Avant que le Furet n'ai repris la parole, il enchaîna. « Que sais-tu d'elle, exactement ? » Questionna-t-il d'abord, curieux d'en apprendre plus sur celle qu'il pistait sans relâche depuis qu'il avait passé les douves. S'il parvenait à la comprendre davantage, il pourrait peut-être retrouver sa trace, quand bien même la traque était autrement plus aisée à l'ombre des genévriers et des aulnes. L'acclimatation s'avérait parfois – souvent – compliquée. « Si tu ignores où elle se cache, peut-être sais-tu à quoi pourrait ressembler son terrier », souligna-t-il ensuite. Il avait le sentiment que, des deux, le Harfang n'était peut-être pas le seul à connaître les rites ou à commander aux ombres.

Si elle ne pouvait probablement lui dire où la trouver, au moins pourrait-il repartir avec quelque chose. Une direction dans laquelle s'avancer — s’engouffrer, même. Le poil roux qui rongeait ses joues émaciées, le regard ascète qui étrillait l'occultiste et ses traits tirés masquaient peut-être la nervosité qui l'habitait. D'apparence, en tout cas, il était plus imperturbable qu'un stoïcien, plus âpre et frugal aussi. En pratique, pourtant, ses entrailles brûlaient d'un feu froid, hyperboréen. Cette hargne calme, ce courroux silencieux était caractéristique d'Hjä. Usuellement inamovible, il n'avait jamais été de ceux à exploser dans une rage sanguine et cramoisie. Il n'avait pas l'impétuosité qui avait habité Aïna et l'avait maintenue en vie. Il n'avait pas non plus cette spontanéité volcanique qui poussait, jadis, Blanche à l'indignation. Lui avait ce gel, grave, impassible et réfléchi. Il avait la fureur calculée de l'hiver. Ceux qui s'en étaient pris à la femme Corneille finiraient par l'apprendre.  

De l'ongle, enfoui sous les sombres pelisses de ses mitons, il gratta une imperfection du bois. Les sons qui provenaient de la salle se firent plus vigoureux, en dépit du lourd crépi grisonnant qui, fut un temps, endimanchait les murs de la bicoque. Du coin de l'oreille, il crut distinguer trois ou quatre voix. L'une avec quelque chose d'un peu gaulois et d'empâté. L'autre, en revanche évoquait davantage les croassements plaintifs d'une grenouille effrayée. Celles qui restaient étaient trop étouffées pour qu'il ne les identifient clairement mais, visiblement, elles annonçaient une rixe à venir. Il préféra l'ignorer, non sans rapprocher du pied le bois-de-fer qui gisait au bas du large pupitre. Reportant son attention sur sa compagne d'infortune, il repéra quelques uns des reflets acajou qui éclairaient sa crinière châtain. « Dis-moi, Furet », fit-il, jetant légèrement son menton en avant à mesure qu'il parlait, comme pour mieux l'interpeller. « Un service pour un service », lança-t-il ensuite. Il ne demandait que rarement de l'aide, précisément car il ne supportait pas se sentir prisonnier d'une dette. « Qu'attends-tu de moi, au juste ? » Demanda-t-il finalement, conscient que l'Ancienne monnaierait certainement son amabilité. Un des sujets qu'il entendait clore au plus vite.


Sakristi


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(vide)

L’Apothicaire tenta de ne pas ciller en écoutant l’homme qui résumait la situation. Malgré son allure bourrue, il n’avait pas l’air aussi bête que les Hyliens qu’elle fréquentait habituellement. Un homme du grand air qui avait appris à écouter la Nature était observateur. Elle ne put s’empêcher de le détailler à nouveau, assez fascinée par la complexité de ce personnage. Il frappait fort et n’était pas bête, ce qui n’était pas rare en ce bas monde. Habituée aux filles de joie d’Izzie, elle ne fut pas frappée en premier par son charisme. D’aucuns auraient pu se contenter de noter un manque cruel de raffinement. Mais en sa présence, Sakristi se sentait comme près des bêtes sauvages qu’elle chérissait dans l’ombre de la nuit, quand personne d’autre n’était là.

Aussi redoubla-t-elle d’attention, même si diverses émotions se bousculaient dans sa tête encore bien lourde. Ainsi savait-elle pour les pouvoirs de Rayon de Lune, comme elle l’appelait. Et pourtant, rien ne semblait pouvoir lui arriver en sa présence. Il l’avait même menacée de mort, ce qui avait arraché un drôle de rictus à la vieille femme.


« Pardonne mon étonnement, mon Grand… » commença-t-elle, ayant gardé malgré les années l’habitude de parler à tout le monde comme à ses enfants. « Mais les types qui se pointent pour chasser la sorcière n’en veulent d’habitude que la tête. » Elle prit une gorgée d’eau au gout affreusement métallique pour mettre ses mots dans l’ordre dans sa tête avant de poursuivre.

« Je serai honnête avec toi. J’ai perdu l’attrait que j’avais pour bien des choses. » Elle soupira, prenant une pause exagérément désespérée. « J’ai eu l’occasion de croiser le chemin de celle que tu cherches. Et elle m’a interpelée. Je veux être interpelée encore. » Puis, réfléchissant brièvement : « Son corps privé de cette aura qui lui est propre ne serait pas plus attrayant que mon quotidien ici. »

Sentant que la patience de l’autre n’allait pas encore durer trop longtemps, elle cessa ses digressions pour aller droit au but, pour parler affaires. « Je suis Apothicaire, et mes produits intéressent une Sorcière qui vit ici. Elle n’est pas mage comme la fille blanche, mais apprécie agir cachée. Si tu as quelque-chose lui appartenant, peut-être saura-t-elle nous en dire plus. » Elle n’était pas dupe : si la mise en scène de Rougeagresse était passée inaperçue avec Renard, ce rouquin semblait plus malin que le premier qui ne voyait pas beaucoup plus loin que le bout de son nez. Elle se rassura en se disant que l’Etranger serait aussi tolérant avec elle qu’avec Rayon de Lune. Par ailleurs, les murs de cette bâtisse avaient une fâcheuse tendance à avoir des oreilles, et le temps qu’elle essayait de gagner ne serait certainement pas perdu. « Et sans doute s’y connaîtra-t-elle mieux en cachettes des villes que toi et moi. »

La méfiance du gaillard ne lui avait néanmoins pas échappé. « Je contracterai la dette. Disons simplement que tu seras la force et la vigueur dont les années m’ont privée. » Elle tendit une main qui avait cessé de trembler comme lorsqu’elle s’était levée, plus tôt. « Tu gagnes des informations, et moi ta protection pour une aventure un peu dangereuse pour moi. » Puis elle crut bon de rajouter : « Car oui, je viendrai avec toi. » Une lueur nouvelle animait ses grands yeux verts aux reflets dorés. Elle avait enfin une raison de sortir du lit.

Tout ce qu’elle attendait, en fixant l’air impassible de ce bonhomme était une réponse. Sans doute aurait-il des conditions, qu’elle espérait ne pas être trop inflexibles. Il s’agirait ensuite de le retrouver plus tard pour l’entrevue, en dissimulant tous les détails dangereux à Izzie.


Lanre


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(vide)

D'un regard raide, il fixa les doigts de l'ancienne, tendus face à lui comme pour qu'il les saisisse. D'abord sans un mot, l'Ours fronça les sourcils, se remémorant tout ce qu'elle avait pu évoquer. Il n'avait pas ce qu'elle demandait de lui et il ignorait bien où se le procurer. La Traître-Lionne aurait peut-être pu l'aider à mettre la main sur l'un des effets personnels de la Macrale mais retrouver Swann prendrait probablement plus de temps qu'il n'en avait. Leurs routes s'étaient séparées il y a des semaines de cela, à des lieues et des lieues des hautes murailles de la Citadelle. Demeurait une piste, néanmoins : cette même Apothicaire, qui se proposait déjà de l’aider. Parce qu'elle avait déjà croisé l'Harfang, et surtout parce qu'elle avait visiblement beaucoup à y gagner elle aussi, elle pourrait sans nul doute le renseigner. Ce n'était pas grand chose, mais c'était déjà mieux que rien. Un espoir auquel se raccrocher. Il en avait cruellement besoin après des jours et des jours à errer, tournant en rond comme un fauve en cage.

Imitant la vieille femme, il s'arracha au sapin du banc quand commencèrent les cris dans la salle mitoyenne. L'une des danseuses, une autre que celle qui l'avait interpellé tout à l'heure, hurlait. La colère dans sa voix et le mortier qui les séparaient déformait trop son propos pour qu'il n'en saisisse l'intégralité. S'il avait été natif de la langue, sans doute aurait-il compris chacun de ses mots mais en vérité cela n'était pas nécessaire pour anticiper la suite. Et pourtant, il resta silencieux, à fixer la commerçante dans les yeux. Tout ceci ne le concernait pas — il avait ses propres combats à mener. Toujours aussi silencieux, il récupéra le Bois-de-Fer qu'il avait déposé au sol auparavant, et passa la sangle de cuir autour de son épaule. Dans l'immédiat l'arme serait inutilisable, mais il ne désespérait pas de pouvoir en faire quelque chose, dès lors qu'il trouverait un artisan assez compétent pour travailler dessus. « As-tu une idée de ce dont ton amie pourrait avoir besoin ? », questionna-t-il sobrement, sans prendre la peine de serrer la main de l'Aïeule. Quand bien même il aurait su ce que signifiait son geste, ce qui n'était pas le cas, il restait persuadé qu'elle ne lui disait pas tout. Mais, après tout, lui même ne le faisait pas non plus.

Ce qu'il savait, cependant, c'est que ce genre de rituels nécessitaient souvent des objets particuliers. Et s'il n'avait d'autre choix que de retourner jusqu'au Désert, comme le lui intimait son instinct, il entendait bien ne le faire qu'une seule fois. Le trajet était bien trop long pour être entrepris plus que cela ne serait nécessaire. « Quoique cela puisse être, je n'ai rien de tel », affirma-t-il ensuite en plantant son regard grisé dans celui de la presque-tenancière. C'était le genre de détail qu'il lui fallait clarifier tout de suite. Du bout de ses doigts calleux, il caressa le bois rustre de la table, comme pour avoir quelque chose à toucher. Il manquait de concret. « La dernière fois que je l'ai vue, c'était dans les geôles de votre palais », s’agaça-t-il un premier temps. Les souvenirs étaient encore frais et la rancœur qu'il nourrissait à l'égard de l'homme qui l'avait fait enfermer était toujours aussi vive. « Nous pourrions y retourner, mais je doute que nous y trouvions quoique ce soit », poursuivit-il. Déjà pendant l'évasion, le Château avait été mis sans dessus-dessous par les gardes de Zelda. Sil y avait eu quelque chose à découvrir, sans doute l'avaient-ils déjà fait. Un temps, il marqua le silence, rajustant la lanière de cuir tressé qui pesait sur son échine. « Tu dis l'avoir rencontrée. J'imagine que tu sais où nous allons, alors », reprit-il finalement, alors que le feu sous le chaudron crépitait doucement.

Volontairement évasif, le Ke'ēlt ne tenait pas à donner à Furet des informations qu'elle était susceptible de ne pas encore connaître. Si la Sibylle était véritablement l'une des anciennes sœurs de Swann, elle devait avoir séjourné dans la Citadelle où ils avaient dû se rendre. Le pari était risqué, mais il ne saurait rester les bras croisés. Son pouce épousa doucement la fusée de la dague qu'elle lui avait jadis offert, tandis qu'il repensait à Nyttę̄́. Le pourpre du regard qu'elle lui avait lancé en rêve restait gravé dans sa mémoire comme s'il l'avait revue pour de vrai. Le désespoir qui brisait ses lèvres aussi. « Prépare de quoi te mettre en route, Apothicaire », cracha-t-il, sans ambages. De nombreuses questions demeurait en suspens, en lien notamment avec la dette qu'elle avait évoqué. Mais ils auraient tout le temps d'en parler sur le chemin. « Nous partons demain. Seuls. », acheva-t-il alors, d'un air sévère, qui ne souffrait d'aucune contradiction. Ils n'avaient déjà que trop tardé.

"Je viendrais te chercher à l'aube", souffla un Lan're las, tournant les talons et le dos à la Doyenne. D'une main lourde, il saisit l'épaule du maraud qui entrait et le poussa hors de son chemin — sans ménagement, aucun. Il avait vu la hache qui pesait à sa hanche mais préféra ne pas s'en soucier. Nombreux étaient celles et ceux à porter l'acier dans l'enceinte de la taverne. Lui avait autre chose à penser... Et à peines quelques heures pour s'occuper avant de revenir chercher celle dont il soupçonnait qu'elle était plus qu'une simple mire.