Manger de la cendre et de la mort

[PV]

[ Hors timeline ]

Blanche


Inventaire

0,00


(vide)


Quand je goûtais ton sang, je n’avais plus faim. Oh, j’étais la mort. J’étais le chasseur. J’étais quelque chose de réel. Je m’approchais de ta porte. Dis-moi Ruvaak, de quoi avais-je l’air quand tu étais à mes pieds ? En perdais-tu le ciel ? Comme un battement de cœur bégayant ? Comme toutes ces déceptions d’enfance rendue présentent à nouveau ? Les héros ne gagnaient pas toujours. Quelqu’un devait balayer les pièces du jeu, craquer le plateau de jeu et qui de mieux qu’un roi, un demi-dieu ? Non… Les demi-dieux étaient vénérés dans le vin et les fleurs, alors que les vrais dieux demandaient du sang. Je demandais ton sang. J’avais rencontré ton regard sur un lac gelé et cette fois-ci, je n’avais pas eu froid. D’un sourire sauvage, je te dévoilais mes canines dégouttant de sang. Tu étais toujours mienne, malgré cette Ourse qui ne cessait de dérober mon nectar par sa lumière trop brillante, comme celle de la lune.

Je ne vais pas mourir. Je ne vais pas mourir. Je ne vais pas mourir.

C’était les seuls mots qui résonnaient dans tes oreilles, faisaient vibrer tes os, t’envoyaient dans des spasmes si violents qu’à ton réveil tu n’étais qu’une épave de sueur, de larmes, d’ecchymoses et de gerbe. Chaque blessure que ton corps portait avait la forme de ma bouche. Le goût de nos batailles était doux de sang et chaud de feu. Et le garçon blond qui réchauffait ta couche se jetait hors du lit pour laver ta dépouille, changer les draps et ne trouvant les mots pour calmer tes larmes et ta colère, finissait toujours par t’apporter un lait de pavot tiède dans lequel il y avait glissé une goutte d’eau d’oranger, de quoi faire passer le mauvais goût, de quoi masquer les douleurs et te plonger à nouveau dans un sommeil léger jusqu’au lever du soleil. Tu avais même glissé du romarin, des clous de girofle et de l’anis — des plantes qui amélioraient le sommeil, ou au moins ne le dérangeaient pas, tout en créant simultanément un bouclier spirituel — dans une petite pochette de coton que tu avais fait glisser sous ton oreiller. Tes mauvaises herbes ne m’avaient cependant pas empêché de venir te glisser quelques mots.

Chaque lune devenait brutale, chaque soleil un peu plus amer. Ton bras gauche était attelé à ton corps, maintenant émacié, par un simple tissu de lin. L’ecchymose fortement colorée prenait naissance au centre de ta poitrine jusqu’à ton deltoïde gauche, suivant délicatement la plaie du coutelas que tu t’étais toi-même infligé lors de notre dernière violente rencontre. Tes yeux sursautaient, voyant des ombres passées dans ta vue périphérique. Et le comble de tout, tes pieds ne pouvaient plus fouler le riche marbre du Temple du Temps. Tes perles d’améthystes ne pouvaient plus guérir ton âme en voyant l’enfant de ta défunte amie. Ma présence avait teinté ton corps d’une ombre si noire que la sainte magie des lieux te donnait de terribles maux de tête et d’affreuses nausées. Et une fois, lorsque tu avais réussi à saisir le pommeau de l’immense porte, le fer t’avait brûlé la main. Elles ne laisseraient pas entrer un loup dans la bergerie. Alors tu rebroussais chemin, te plongeant dans le brouhaha de la foule, boitant jusqu’à la chaumière de Frahn où il te donnait qu’un regard de bienvenue et un triste sourire, bien trop occupé à guérir les troubles physiquement et parfois mentaux des vieux du quartier.

Tu voulais trouver la paix, mais tu étais incertaine où regarder. Tu sentais ton cœur rempli de feu sauvage brûlant, brûlant, brûlant, brûlant, dévorant toutes les bonnes choses comme une bouche béante, mais tu étais plutôt une plaie ouverte qui essayait de s’accrocher à toutes ses petites choses niaises qui t’apportaient un semblant de joie, essayant de balayer la soudaine fatigue que prenait ton nom à chaque fois que je le murmurais.

Une nuit, tu t’extirpas du lit après un cauchemar plus silencieux — ou alors s’était Frahn qui était tout simplement mort de fatigue — et tu te retrouvas après cinq jours de chevauchée au Village Cocorico, sans laisser de mot, sans laisser de trace. Le garçon avait l’habitude de te voir partir sur le dos du cheval usé de sa défunte mère. Et quand il s’était risqué à poser la question, la seule réponse qu’il avait obtenue était ton regard aussi aiguisé qu’un couteau, découpant son être jusqu’au recoin le plus secret de son âme.

Sans un regard pour les villageois qui buvaient déjà en ce milieu d’après-midi, sans un regard pour cette maison obscure près du moulin, tu t’étais glissée comme un fantôme dans le cimetière. Tes mains frôlaient les pierres tombales : ta façon de saluer les morts que tu avais côtoyées, quelques semaines, après la pendaison de tes amis. Quelques tombes s’étaient ajoutées au jardin des morts. La crypte familiale de ton amie se tenait toujours debout, accompagnée de ses moisissures, de ses champignons et de quelques signes de vandalismes.

La porte toujours déverrouillée, tes pieds nus embrassèrent chaque marche, dansant tranquillement sur chaque mémoire que tu avais laissée derrière. Une flamme naquit au creux de ta main, illuminant le chemin. Les formes de ton lit de fortune, d’une pile de livres et d’un tas de vieux charbon — qui s’embrasèrent une fois que ta présence s’était confirmée dans la pièce — se découpaient tranquillement. Rien n’avait bougé depuis ton départ. Même ton bouquin de note débordant d’échantillon de plantes et de feuille de papier bourrées de dessins était resté inanimé.

« Voici l’abîme, le puits de toutes les âmes. De ces eaux émeraude, la vie commence à nouveau. Venez à moi, mon enfant, et je vous embrasserai. Dans mes bras, l’éternité. » Une prière mentionnée sur le bout de tes lèvres, destiné aux morts qui te laissaient déranger leur repos éternel. Et plus spécialement à Brielle. Les images des nuques qui pendaient à 90 ° chassaient les soirées de fêtes.

Tu traçais les lignes magiques à même la pierre, posais des ossements d’oiseaux, des fleurs et de petits cristaux dans un ordre et un emplacement spécifique, tes doigts les sortant des sacoches à ta taille comme si chacun aurait été fait de porcelaine. La poussière léchait ton corps, animée par les mouvements de tes mains. Ton nez se retroussait, retenant un éternuement.

Tu y avais passé plusieurs jours, t’extirpant de la crypte seulement pour convenir à tes besoins les plus primaux. Et tu étais finalement prête. Après avoir laissé écouler plus de temps qu’il t’en avait fallu par le passé. Tu décrochas avec délicatesse les pierres qui pendaient à tes oreilles : une goutte opale et de cristal composé d’estampes cuivrées. Un cadeau, précieux, sentimental. Des souvenirs d’une crinière rousse et de mains calleuses sur tes hanches. Un sentiment te tenait à la gorge. Le regret ? L’incertitude ? Était-il vraiment hors des griffes des Draugurs ? Et il n’y eut rien pendant un long moment, l’enchantement siphonnant ce qu’il pouvait. Il n’y avait que quelques faibles éclats de lumières dans l’obscurité de la crypte, et aucun d’entre eux n’avait été plaisant. Les boucles d’oreilles maintenant enchantées retrouvèrent rapidement tes oreilles, cachées à nouveau derrière cette chevelure de nuit.

Tu avais besoin d’air frais pour te rappeler comment respirer. Ton livre de note — porteur d’espoir que tu y trouves une solution afin de te débarrasser de ma présence — glissa à ta ceinture ainsi que les quelques babioles que tu étais heureuse de retrouver. La porte se referma lourdement à ta sortie, ta peau illuminée par un soleil rampant, las de sa danse quotidienne. Tu inspiras, satisfaite de sentir la chaleur te rappeler que tu étais encore vivante.

Tes pas te menèrent tranquillement jusqu’où avait eu lieu l’attaque du Seigneur du Malin, à cet endroit où tu étais entré dans la tête d’un autre. Des souvenirs et des émotions entremêlés dans une tempête dans laquelle tu avais eu de la difficulté à démêler les tiens des siens. Cet endroit même où tu avais fermé le portail animé par une magie si noire qu’elle te rappelait mon visage. Accroupi, tu observas le cimetière, comme si tu pouvais maintenant écouter les plaintes des morts. Sous tes doigts, malgré les semaines, l’herbe était toujours jaunâtre et quelques asticots y grouillaient toujours.



Ses vertèbres craquèrent plus fort qu'elle ne le croyait possible encore. La grand-mère gémit, ses lèvres gercées s'étirèrent en un rictus tandis que sur sa gueule se grimait l'atroce masque de la douleur, celui-là que seule la vieillesse morbide savait encore dessiner. Ses ongles, dont la purulence rappelait les griffes d'un animal pourri par les griefs et les malheurs de la chair, se refermèrent difficilement. Tantôt sur l’étoffe qui épousait maladroitement ses paumes, tantôt sur ses longs doigts, osseux et décharnés. Devant ses yeux fatigués, vieillis, et rongés par le suaire blanc de la maladie tombaient quelques mèches grises aussi rebelles que crottées. Elle discernait à peine les imposantes portes, quoique toujours noircies par les brasiers du passés, qui se dressaient pourtant devant elle, intransigeantes et irréductibles. L'obscurité de la nuit masquait tous les détails à son œil moribond, tous. Son bec lui même, pourtant collé au milieux de sa gueule aussi fripée qu'un vieux linge en haillons, elle n'aurait su le voir. Soudainement saisie par l'inquiétude l'aïeule s'arrêta, ramenant sa main droite devant son nez. La pulpe de ses vieux doigts vint le tâter, comme pour s'assurer qu'il était encore là, qu'il n'avait pas disparu. « Hé, mère-grand ! » La tançait la vigie. Le gamin, grand, bien bâti, portait avec fierté son armure marquée de blasons dont elle ignorait tout. Elle ne les voyait de toute façon pas. « Faudrait-y voir à avancer un peu », siffla-t-il, moqueur, fermement campé sur sa position, la lance érigée vers les cieux, baignés dans l'encre et le sang. « Sans quoi j'm'en vais te fermer les portes au nez, tu l'sais-tu ? » Elle le jaugea d'un air sévère, presque rude, fronçant ses sourcils dru et broussailleux, pliant son visage plus encore qu'avant. Poussant un petit grognement agacé, la vieille femme tira un peu plus sur le lourd sac de toile qui lui brisait l'échine. Sur son front crasseux perlait d'épaisses gouttes d'une sueur jaunie. Lentement, elle glissa son pied un pas plus loin. Ses genoux, usuellement si froids, s'enflammaient quand ils ne se fendillaient pas. Son corps tout entier se lamentait dans un chant sinistre et funeste. Chacun de ses vieux os sifflait sa partition de souffrance sans que jamais, ô grand jamais, les lumières de Cocorico semblent se rapprocher. « Bon, mémé, c'est-y pas tout mais... — » Commença le brave homme. Ses beaux yeux gris acier se solidifièrent avant qu'il ne puisse terminer sa phrase, tandis que le givre attaquait ses cordes vocales, corrodait sa langue, étouffait son coeur, enserrait ses poumons. Sa peau luisait d'un bleu translucide, presque élégant, à la manière des calottes de glace. Le silence retomba, maître incontesté de cette nuit sans lune. Petit à petit, l'ancienne avalait le terrain jusqu'à gagner la barbacane, imposante mais « Joli teint, mon garçon », grinça-t-elle des dents tant bien que mal, non sans s'appuyer de tout son poids sur le bras que lui tendait aimablement le gentilhomme. Elle soupira brièvement avant de s'éponger le front, en proie à un accablement indescriptible, puis repris sa route. Dans son dos, la glace céda sans un bruit. Derrière elle, le gel avait tué toute la terre que son pas avait foulé.

La vieille passa les premières fortifications sans qu'aucun autre garde ne se manifeste. Elle savait, évidemment, qu'il n'y aurait pas qu'un seul et unique soldat pour bloquer l'accès, mais les dieux semblaient lui être favorables. Après presque une coudée, elle posa bagage, trop éreintée par sa charge. En tombant, le sac de toile étouffa un bruit sourd et se déforma légèrement. « Nom de... — » commença-t-elle, les orbites vissés sur le tissu de bure, scellé par une cordelette aussi fine et usée que ses vieux bras. « Pourquoi es-tu si lourd ?! » Questionna-elle à sa marchandise avant de balancer dans le sac un violent coup de pied — plus douloureux pour elle que pour tous les bibelots qu'elle trimballait difficilement. Après un petit gémissement elle chuta en arrière, déséquilibrée. Son coccyx percuta le sol, baignant dans la boue. Avec panique, ses doigts partirent à l'assaut de son mollet, avant qu'elle ne le masse doucement. « Ouïlle... — », siffla-t-elle entre ses quelques dents jaunies et érodées. Dans son dos, la lune brillait d'une lumière bien pâle, presque laiteuse. À une cinquantaine de pieds se dressait la première bicoque dont les fondations avaient survécu, tant bien que mal, aux flammes anciennes d'un dragon « revenu des temps passés ». C'est ainsi, en tout cas, que le jeune alchimiste de la Citadelle d'Ylia lui avait raconté l'histoire. Elle avait échoué dans son échoppe à la recherche d'onguents, d'infusions et de racines pour calmer les maux de sa vieillesse, elle en était ressortie bien des heures ensuite, la besace pleine et la tête bassinée de récits improbables qu'elle pourrait toutefois narrer à son petit, autour d'un bon feu, en grillant un peu d'une de ces mantes. Elle savait son respect, son admiration et même son envie du pouvoir de ces sauriens antiques.

Sans un mot de plus, elle prit difficilement appui sur les restes d'une masure carbonisée que les travailleurs n'avaient pas encore complètement abattue. La suie maria sa paume en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, alors qu'elle s'arrachait péniblement à sa condition et parvenait à se relever. Quelques pas à peine l'amènerait non loin de l'auberge, au pied d'une petite maison, bien que ce ne fut pas la sa destination. La vieille femme fit une brève escale devant la porte, le temps de relever le bec vers son loquet, tout juste à portée de son bras. Le temps la pliait en deux et si elle avait été grande jadis, elle avait beaucoup perdu aujourd'hui. Ses yeux vilains scrutaient les murs nus, dont certains portaient toujours les traces et les suçons d'amantes trop passionnées. Les flammes avaient rongé le village plus qu'elle n'y croyait, en vérité. Peut-être son cher alchimiste avait-il dit vrai, in fine. « Ma sœur », commença-t-elle en laissant sa main courir le long de la parois abrupte, « vois le spectacle que tu manques... — » Sous ses ongles demeurait un peu de la poussière et des cendres d'un bourg qu'elle aimait honnir et dont la misère l'avait toujours réjouie. « Oh, la, v'eille bique ! Qu'est-c'est qu'tu fais-tu dehors à c't'heure ?! » Elle se retourna, non sans retenir un soupir de lassitude. À chaque mouvement, son fardeau lui écrasait un peu plus les épaules et les reins. À chaque instant, il tirait un peu plus sur ses vieux os. « Je... — », commença-t-elle de sa voix la plus désolée avant de jeter son sac au sol, tant bien que mal. « Oh, milles excuses mon grand seigneur ! » Maugréait-elle, pitoyable, alors qu'elle s'agenouillait aux pieds du soldat. « Pardon, pardon, pardon — » Implora la vieille femme, dont la colère grandissait sans cesse un peu plus. Elle détestait la comédie – et plus encore la jouer – quand il ne s'agissait pas de faire éloge à sa grandeur. « Tu m'regad'-tu ça Thomas ? La grand-mère m'appelle S'gneur ! » Il éclata d'un rire gras, presque aussi bedonnant que ce que son armure laissait voir de lui. Sa moustache sale lui retombait sur les lèvres et barbouillait ses joues comme la boue poisse et macule la dignité des paladins blancs. « C'est juste une pov' dame qu'a pas tout' sa tet'. » Le deuxième homme opina du chef, le visage caché par le marasme de la nuit.« On va eula'r'mner à la taverne — », siffla-t-il entre ses dents, avant d'ajouter quelque chose sur Jon, qu'il accusait d'être incapable de garder convenablement les portes. Elle ne l'écoutait plus qu'à moitié profondément vexée que son petit jeu ai fonctionné, à nouveau. Ces Hyliens étaient tous d'un naïf à dégobiller. « Oui, oui... » fit-elle néanmoins alors que l'un des deux garçons attrapait son sac, non dans un gémissement, tandis que le second lui prenait la main. « T'as les paumes ben froides, mamie. T'es-tu malad' ? » S'enquit-il gentiment, ne faisant qu'agacer plus encore la vieille femme. C'était au prix d'un grand effort qu'elle intériorisait son dégoût et sa colère.

Bientôt, ils arrivèrent à l'auberge, toute proche. Le tenancier avait la barbe longue, mais le crâne rasé. Son abdomen trahissait son opulence passée mais le creux de ses joues indiquait qu'il mangeait trop peu désormais. L'odeur du vin vint rapidement empuanter son large bec. Elle grimaça, écoutant à peine le pauvre homme qui lui parlait des deux seules chambres qu'il avait encore. « Alors ? Eula'chamb' du héros ou icelle du Général ? Les deux sont pas donnés... mais restent qu'icelles-la », maugréa-t-il, sa large paluche venant s'écraser sur son pif rougi par l'ale. Un sourire narquois habilla ses babines, découvrant des crocs rongés, charriant encore la mort et le déclin. « Le héros et le soldat ont dormi ici ? » S'enquit-elle, profondément mauvaise et moqueuse, en repensant au peu qu'il en fallait à des hommes désespérés pour ériger des symboles plus fragiles que des châteaux de papier. Un gamin arrogant, qu'elle haïssait plus que tout autre, et un infirme. Les remparts tiendraient, à n'en point douter. « Pas eul'soldat, m'dame. C'est Llanistar van Rusadir lui même qu'a dormi sous mon toit. Après qu'il a repoussé eul'roi Gérudo et capturé sa félonne. » Elle grimaça, le dos toujours souffrant. « Je n'ai pas tant d'affection pour les étranger — » se lamenta-t-elle, non sans une pensée pour celle qu'elle traquait dans l'immédiat, « la chambre du “héros“ sera parfaite. » Le tenancier déposa la chope qu'il essuyait avec assiduité avant de jeter un bref regard au barde aphone qui jouait une ballade romantique narrant l'amour interdit de la Souveraine. « C't'un homme bein bon », siffla-t-il doucement avant de reporter ses yeux sur la mégère. « Noble de coeur, tout ça. Doué à l'épée comme pas deux aussi, y parait. Un vrai ch'valier des temps passés. La chambre est la haut. B'soin d'aide avec vot' paqu'tage ? » Elle se contenta d'opiner du chef.

De sa main squelettique Kotake apprécia le confort du lit, sachant précisément qu'elle n'y resterait pas. Sur sa gauche, dans un coin de la petite pièce, le jeune homme tâchait tant bien que mal de rester éveiller. Ses yeux rouges de sang crachaient sa peur avec autant d'engouement qu'un vicaire jette sa foi à la gueule des païens. Elle savait combien il la fixait, elle savait le noir qui marquait désormais ses poignets, les démangeaisons dont il souffrait. Mieux qu'aucune autre elle connaissait ses carcans. « Allons, allons... Un peu de calme mon garçon — » Ses canines s'entrechoquaient doucement, chacune devenue ce sabre mortel, de la défiance, de la trahison ou de la soumission. Après avoir étalé les quelques babioles que contenait son escarcelle, elle se retourna vers lui. « Tu m'as assuré que tu saurais m'aider, petit. » Toujours sans le regarder, elle se saisit d'un petit cerceau d'acier forgé. En son centre était fixé une longue tige pourvue de piques à chaque côté. Les aumôniers l'appelaient parfois la fourchette de l'hérétique, mais elle se souvenait d'un temps ancien ou l'objet était déjà utilisé. Bien avant l'avènement de l'Eglise actuelle. « Tu as l'air si fatigué... — » soupira-t-elle, pleine d'une compassion inhabituelle et presque malsaine. « Laisse moi te tenir éveillé », lança-t-elle simplement. D'un geste de la main, elle verrouilla le loquet et força l'enfant à garder la tête en arrière. Elle souffla ensuite sur l'intérieur du collier d'acier. L'alliage bouillonna doucement er la première couche commençait à fondre quand elle la fixa sur la gorge de son jeune ami. Elle maîtrisait moins le feu que sa cadette, mais dès que les fines colonnes de fumée noire s'échappèrent du cercle de métal ses naseaux humèrent l'odeur de la chair carbonisée. Son claquoir se para du plus beau des sourires de corbeaux avant qu'elle ne croassent doucement, sa voix couverte par les cris étouffés du jeune artisan. « Toi et moi... nous avons beaucoup à nous dire. » Ses doigts pointus comme autant d'épée vinrent défaire le bâillon et elle jeta un dernier regard à son arsenal. La soirée promettait d'être amusante.
*

Presque aphasique, la lune luisait avec peine d'une lumière teintée. Le noir et le rouge se liaient dans une harmonie précieuse, hachée et cassante. L'éclat parvenait tout juste à éclairer le mausolée attaqué par les verres en contrebas, six pieds sous elle. Camouflée par l'Obscur, elle observait, secrète et silencieuse. Les indications fournies par son ami étaient véridiques, ça elle n'en doutait point. De toute façon, sous peu, sa proie quitterait son antre, naïve et vulnérable. C'est là qu'elle pourrait agir. Elle ne savait pas précisément comment se déroulerait la fin de la nuit, mais elle doutait que l'asticot ne quitte la pomme avant les premières lueurs du jour. Préventivement, elle avait barré la porte du cimetière d'une rune et scellé chaque ossuaire. Dans une petite sacoche, elle conservait soigneusement une petite fiole. Une fiole vide, pleine d'un rien dont elle savait la puissance, la rage, la violence. Un néant qui les englobaient tous, caressait leurs cheveux dans la nuit, s'insinuait sous les langues, liait les amants et finissait par briser toute chose. Il avait été l'arme braquée contre ses soeurs par les quelques uns qui savaient, jadis. Braquée contre elle, également.

Les rayons commençaient doucement à réchauffer son étoffe quand, enfin, la jeune sorcière émergea de la crypte. Kotake, toujours masquée à son regard, se laissa planer à sa suite. Les longs cheveux de jais retombaient sur sa peau matte, tatouée et en grande partie découverte. La vieille femme fronça les sourcils : elle savait que Dreack avait été vaincu mais à aucun moment elle n'aurait cru qu'il ai pu être mis à terre par une belle-de-nuit. Reniflant de dédain, drapée dans son mépris, elle s'approcha petit à petit, aussi lentement que le chasseur accule le daim. Quand, enfin, la vulgaire racoleuse s'arrêta, la mégère laissa tomber sa fiole. Un épais nuage de poudre de sel et de limaille de fer entoura son petit chevreuil, pris au piège de cette étrange purée de pois. Rapidement, le brouillard se colora d'une lumière tantôt orange, tantôt bleue et un cercle de flammes ensorcelées se forma tout autour de la fugitive. « Salut à toi, mon enfant — » commença-t-elle, encore indécelable, alors que retombait le brouillard. Sa voix semblait se dédoubler, venir de l'ouest et de l'est en même temps, relier nord et sud d'une seule intonation ; comme si elle était multiple. « Sois sans crainte... », reprit-elle, nasillarde et vilaine. « Je ne suis pas venu pour te rôtir au bout d'une broche. Bien que l'idée soit tentante. Ton homme prétend que tu goûtes bon... » Les mots glissaient sur sa langue comme autant de gourmandises que s'offraient parfois les enfants. En vérité, il lui venait déjà l'envie de malmener son invitée mais elle savait qu'elle devait faire jouer la raison avant les tripes. Elle laissait le reste à Koume. « Cependant... — » Ses yeux de lait se mirent à briller puissamment, indiquant ou elle se tenait, alors que les nuages épais de sa colère venaient couvrir les cieux et l'astre du jour. « ... je ne toucherais pas le feu, si j'étais toi. » Elle n'en dit pas plus et ne comptait de toute façon pas prodiguer le moindre conseil à celle qu'elle voyait déjà comme une ennemie. Une de celles qui parvenaient à l'irriter. « Pourquoi faut-il toujours que tu en dises trop ? » S'enquit une seconde voix, caverneuse et rauque. Une voix chargée d'embruns, de cendres, de braises grisonnantes et de sable. Koume laissa vite tomber le masque, soufflant sur les langues du brasier. Elles s'approchèrent dangereusement de la métisse, sans aller jusqu'à la brûler. « L'odeur de la viande sur le feu n'est pourtant pas si désagréable, ma soeur ! » Hors de portée des flammes, la Pythie plongea ses yeux rougeoyants dans ceux, pourpres, de la belle.

"Tsss... —" Siffla Kotake, reprenant contenance avec l'arrivée de sa soeur.  « Koume aurait sans doute aimé te voir brûler... » Lança-t-elle avant d'apparaître à son tour, flottant toujours à près de deux mètres au dessus de leur amie, à qui elle faisait face. « Peu importe », fit-elle en battant de la main comme pour mettre de côtés leurs différents. « Nous t'avons longuement cherché, le sais-tu ? » Reprit Koume frottant énergiquement la gemme qui trônait sur son front. « En effet... Un de nos petits a disparu. » Des lèvres lézardées de Kotake fuyait un souffle infernal, polaire. « Il était prometteur. Passionné par les arcanes et humble. Ce n'est pas le cas de tous nos ... — » Avant qu'elle ne finisse sa phrase, Kotake coupa sa soeur. Il n'était pas utile de lui donner trop d'informations sur les mages du Clan. D'autant moins sur celles soupçonnées de mutinerie. « Qu'importe », fit-elle à nouveau, remuant la main comme la fois passée. « S'il est mort, c'est qu'il manquait de talent. » La moue de Koume ne tarda pas à s'élargir. Tout en lévitant à un mètre du sol environ, elle croisa ses doigts, dessinant les entrelacs que seuls certains serpents osaient tenter. Du bout de ses griffes brûlaient parfois quelques flammèches. « Tu le sais sûrement, chère enfant, mais par ici... », commença-t-elle alors que le ciel grondait sourdement. La rage de sa soeur ne s'apaisait pas et cela lui plaisait. « ... mais les faibles trépassent puis disparaissent — » Kotake découvrit sa paume, laissant apparaître un visage flou fait de flocons. Après quelques secondes, il gagna en netteté, dévoilant le père de la princesse. Bientôt, les traits des Daphnès Nohansen Hyrule se changèrent pour adopter ceux de l'enfant que Blanche protégeait. D'un geste sec, la Sybille de givre referma le poing. «C'est pourquoi nous sommes venues à ta rencontre... — », débuta la plus jeune des soeurs Koutake de sa voix charbonneuse. « Nous voulions savoir, Blanche... Souhaites-tu vivre ? — » Les deux voies des mères de l'Ignominie sans s'être véritablement unies, raisonnaient de part et d'autres du cimetière. Du mausolée émergea une main rendue grise par le temps. Dans un râle sépulcral, les doigts agrippèrent la pierre terne, la maculant d'un sang plus noir que la nuit.

Ce compte est un compte narrateur : les personnages joués par le narrateur ne peuvent pas être utilisés par les joueurs ou joueuses dans leur post (sauf autorisation d'un admin) et les jets de dé du narrateur sont contraignants.