Renouer avec l'instinct

Camping sauvage

Keith Lyne


Inventaire

(vide)

Keith marchait d'un pas décidé, bien plus taiseuse qu'à son habitude. Colère, inquiétude, empathie, ... Ses émotions se mélangeaient. Elle avait besoin de faire de l'ordre dans ses pensées, de trouver une solution aussi.

Sur un "Viens." sans appel de sa part ils avaient quitté rapidement la ville, s'éloignant tant que possible des êtres humains aux alentours.

Son ami avait eu le temps de se retransformer sans qu'elle sache si c'était volontaire ou contraint. Elle l'avait alors guidé jusqu'à l'une de ses caches, pour lui prêter quelques fourrures. Elle n'avait jamais été très pudique elle-même mais elle était suffisamment au fait des conventions sociales pour savoir que se promener nus attirerait l'attention, qui plus est son ami était peut-être plus réservé qu'elle.
Elle avait donc repris sa forme humaine aussi, pour profiter de l'occasion de se couvrir également. De toute façon être humaine avait ses avantages, elle transporterait plus facilement son précieux arc.

Elle s'était ensuite remise en route, toujours taciturne. Plus ils progressaient et plus ils s'enfonçaient dans une forêt. Ce n'était pas celle où ils s'étaient rencontrés qui s'étendait bien plus loin au delà de la plaine. Mais de nombreux petits bois parsemaient les terres d'Hyrule, et celui-ci lui paraissait suffisamment tranquille.
La jeune femme finit par s'arrêter au milieu des arbres. Il était temps de mettre des mots sur leur affaire.

"Tu as compris, hein ? Que tu risquais de ne pas rentrer avant un moment."

Perdue dans ses tracas elle s'était seulement assurée qu'il la suivait. Elle n'avait pas prêté attention aux états d'âme du jeune homme, trop occupée par les siens. Elle ignorait s'il l'avait suivie par dépit ou parce qu'il comprenait ce qu'elle avait en tête.

"Il y a une bonne nouvelle là-dedans. Si on est ici, c'est parce que je te crois. Et puisque je t'estime de bonne volonté je veux t'aider."

La chasseresse n'avait même pas compté depuis combien de temps elle marchait. Tout ce qu'elle savait c'était que le soleil était à présent haut dans le ciel.

"Je ne sais pas ce que tu as. La seule... autre personne que j'ai connue comme moi n'a jamais eu ce problème non plus. Et aujourd'hui... J'aimerais pouvoir lui demander conseil mais je ne peux pas."

Elle s'assit en tailleur à même le sol sur une petite étendue de mousse.

"On ne restera pas ici, c'est bien trop proche des villages. Pendant les prochains jours je serai la seule humaine de ta zone de chasse. Je veux voir si tu peux te contrôler."

Elle avait eu l'impression d'une retenue vis-à-vis d'elle mais elle voulait voir jusqu'où il pouvait tenir face à la faim et à l'écart du reste des gens. C'était la seule piste qu'elle avait. S'il était à même de se contenir avec elle, elle était persuadée qu'il en serait capable quelle que soit la situation. Il fallait juste identifier quels étaient ses freins.

"Mais dans un premier temps il faut qu'on parle. J'ai besoin de savoir, tout savoir. Il faut que j'essaye de comprendre ce qui t'arrive, et ce qu'on peut faire."


Aedelrik


Inventaire

(vide)

Avec la nuit, le cauchemar avait passé. A présent qu'il s'était retrouvé, Aedelrik éprouvait pour ses souvenirs de la veille la même incertitude floue qui frappe souvent le rêveur, une fois éveillé. Tout ce qui se situait entre ce coup de lance qui avait percé son flanc, et la longue marche en compagnie de Keith hors de la cité, tout lui semblait comme irréel, le fruit de son esprit en proie à la douleur. Mais impossible pour le Renard de se fourvoyer ; Il devait croire sa mémoire, trop de détails témoignaient en ce sens. La guérison surnaturelle de sa blessure, déjà, pas encore refermée mais en bonne voie de l'être. Ensuite, sa nudité complète, jusqu'à ce que la louve ne lui ai donné de quoi la couvrir. Et enfin l'expression de colère qu'il lisait chez celle ci chaque fois qu'il osait un regard en sa direction.

En vérité, le voleur n'en menait pas large. Hors de sa précieuse cité, habillé comme un chasseur de fourrures et en proie à un violent contrecoup de sa transformation, sous la forme d'une fatigue harassante, il se contentait de mettre à chaque pas un pied devant l'autre, sans discuter. De toute manière, Keith ne lui avait clairement pas demandé de le suivre ; elle le lui avait ordonné. Aedelrik entendait encore sa voix résonner, à travers le flou. Un commandement auquel il n'avait pas pu résister. Comme si dés lors que cette volonté s'était exprimée, elle était soudain devenue la sienne. Il ne se l'expliquait pas ; Lui, un esprit libre ! Un rebelle dans l'âme ! Mais il sentait bien comme sa liberté n'était plus si évidente, avec un autre que lui... à l'intérieur.

Perdu dans ses pensées et ployant sous l'épuisement, le voleur ne leva pas assez le pied à son millionième pas sur le chemin, et trébucha sur une racine. Il sentait qu'il devrait bientôt s'arrêter, au risque de s'effondrer, sinon. Qu'elle l'ait compris ou qu'un dieu bienveillant le lui ait inspiré, Keith décida d'une halte non loin, au milieu d'un bosquet d'arbre touffus. De quoi éviter des regards indiscrets, sans doute. En tout cas, le tronc d'un grand if parût à Aedelrik le plus moelleux des fauteuils. Mais malgré son soulagement, il comprit en un échange de regards que son confort soudain ne serait qu'une maigre consolation par rapport à ce qui l'attendait.

L'espace d'un instant, une pensée lui traversa l'esprit, comme un éclair fend le ciel ; Et si cette halte n'en était pas une ? Et si cet arrêt ne devait jamais avoir de fin ? Il se souvint de la promesse qu'il avait rompu, de ce qu'elle lui avait promis de faire si cela arrivait. En cet instant qui s'étirait à l'infini, la fatigue n'existait plus. Il sentait quelque chose en lui s'éveiller, grandir, prêt à jaillir. Keith était en train de lui annoncer qu'il ne referait pas le chemin du retour avant longtemps... Qu'en croire ? Que voulait elle
vraiment dire à travers cela ? Le Renard rassembla ses forces. Il n'avait pas d'arme, mais sa peau était trop coriace pour lui être aisément ôtée.

« Il y a une bonne nouvelle là-dedans. Si on est ici, c'est parce que je te crois. Et puisque je t'estime de bonne volonté je veux t'aider. »

Toute la tension qui le parcourait disparut d'un coup, le laissant retomber dans sa torpeur, rompu, mais apaisé. Il murmura vainement un « Merci. » si faible que ses lèvres ne bougèrent pas. Ce mot avait toujours le goût de la cendre dans sa bouche. Trop de souvenirs, trop de douleur. Tachant de rester attentif à ce que Keith disait malgré son coeur battant encore comme un tambour et la forêt couvrant le tout de son vacarme habituel, Aedelrik ne put s'empêcher de s'étonner à voix haute.

« D'autres... Comme nous ? Enfin, comme toi, surtout, apparemment ? »

Il garda néanmoins le silence quand il compris à ses derniers mots que, qu'importe de qui Keith parlait, celui là ne pouvait plus rien pour eux. Encore une fois, le Renard eut envie de trouver le bon mot pour s'associer à la peine de la louve... Mais il en fut incapable. Trop de souvenirs...
En revanche, lorsqu'elle évoqua son manque de contrôle, il ressentit ses mots comme une attaque directe et s'insurgea,


« Je ne boulotte pas des gens au petit déjeuner, si c'est ce qui t'inquiète ! Je suis un type normal, la plupart du temps. Le monst... Le loup, c'est seulement quand elle se pointe ! »

Il lança un doigt accusateur vers la cime des arbres, puis le baissa en réalisant qu'il pourrait offenser par erreur le Soleil, puisque la fautive n'était même pas présent dans les cieux, à cette heure là. Le Renard était trop malin pour ignorer que les dieux n'aimaient pas qu'on les invective, surtout à tord. Il reprit, plus bas, les yeux sur sa blessure.

« Quand il s'éveille, je contrôle plus rien. Je deviens... une petite partie de cette chose, qui sème la mort. Mais tant qu'elle n'est pas là, je suis moi. Tu verras. »

Au fond, Aedelrik ne savait plus trop ce qu'il était vraiment, ou pas, mais il ressentait le besoin de s'affirmer différent, autre, de la bête. Comment pourrait il être coupable, meurtrier, démon, alors même qu'il ne faisait que rêver pendant que le fléau frappait en son nom ? C'était comme accuser les vents pour les dégâts d'une tempête ! Et outre lui même, il avait besoin que Keith le comprenne.

Celle ci s'approcha justement de lui, planta ses yeux dans les siens, et lui demanda toute la vérité. Le Renard en perdit sa salive. Si quelque chose le terrifiait dans cette situation, c'était bien de devoir tout déballer. Si encore, il s'était contenté de céder de temps en temps à la pleine lune... Mais quelque chose de bien plus grave restait encore caché dans les tréfonds de son âme. Une rencontre impie, lors d'une nuit impie, avec un dieu impie. La bête, la faim, un cerf blanc, la terreur au fond d'un oeil, le sang versé, les racines autour de lui, et des bois. Des bois tordus, noirs, qui l'enserraient de toute part. La gorge serrée, tâchant de masquer ses mains qui tremblaient, Aedelrik perdit son regard dans la forêt autour d'eux. Et alors qu'il allait commencer à parler, il le sentit.
Il le vit dans l'ombre d'un tronc, il l'entendit dans le cri d'un vieux corbeau, il le sentit comme on sent une carcasse abandonnée. Il était là, il écoutait. Acculé, Aedelrik se referma et il parla, sans plus oser rien dire,


« Je sais pas quoi te dire de plus. On a vécu cette nuit là, dans la forêt, avec la lune, et depuis... A chaque fois qu'elle est pleine, même si je me terre dans un souterrain, elle appelle le loup, à l'intérieur, et je perd pied. J'ai consulté un savant, qui m'a dit que c'était un cas connu de malédiction, sauf je vois pas pourquoi j'aurai été maudit. » A mesure qu'il parlait, le Renard sentit que la forêt revenait à son état normal et il s'autorisa un sourire. « Mais peut être que j'ai juste besoin d'apprendre, avec toi. Comme dans une vraie meute. »

Au fond, il avait autant peur pour lui que pour elle. Si il la trouvait dangereuse, voire juste gênante... Keith serait perdue, comme lui. Et étrangement, pour la première fois depuis longtemps, cette simple idée était insupportable à Aedelrik... ou à ce qui dormait au fond de lui.

« En tout cas, je sais pas où on va mais on devrait reprendre la route si on veut s'éloigner des humains. » Et mettre le plus de distance possible entre ces bois et eux.


Keith Lyne


Inventaire

(vide)

La chasseuse sentait que quelque chose ne collait pas. Plusieurs fois pendant la réponse enflammée de son ami elle chercha à suivre son regard pour voir si quelqu'un les avait suivis mais en vain. Il était terrifié, elle le sentait. Et elle n'avait pas la prétention d'en être la source.

L'empressement du jeune homme à vouloir quitter l'endroit finit de la convaincre qu'un élément clochait. Quelques minutes auparavant il avait l'air prêt à s'effondrer, et là il voulait déjà reprendre la route. Pourtant elle eut beau observer les feuillages autour d'eux et tendre l'oreille, elle était persuadée qu'ils étaient seuls. Elle ne voyait pas le danger. Elle ne s'empressa donc pas de partir, prenant le temps de réfléchir à ce qu'il avait bien voulu lui révéler.

"La pleine lune hein... On dirait ces vieux contes pour faire peur aux enfants, moi qui me moquais de ces superstitions..."

Elle avait toujours cru ces histoires tirées de la crainte et d'une méconnaissance des gens comme elle. Elle devait avouer avoir jugé un peu rapidement la situation sur base de son seul vécu.

"Au moins c'est facile à vérifier, et à prévoir. On n'a plus qu'à attendre qu'elle apparaisse à nouveau. Si c'est bien la responsable... On trouvera une solution."

Elle ne savait pas encore laquelle. Mais attendre de voir le phénomène se produire sous ses yeux lui permettrait de mieux mesurer le problème et découvrir la meilleure façon de le contenir. Du moins elle l'espérait.
Keith ramassa son sac, rempli lors du passage dans une de ses caches, qu'elle avait posé le temps de s'asseoir et le glissa à son épaule.

Mais avant de donner satisfaction à son ami et quitter cet endroit, elle se pencha à son oreille. Elle ignorait pourquoi elle prenait la peine de murmurer ainsi, mais même s'il lui avait peut-être menti, ou omis certains détails, elle ne l'avait pas senti malintentionné, juste sincèrement effrayé. Chez un gamin elle ne s'en serait pas étonnée outre mesure. Mais là c'était suffisamment inattendu venant d'un grand bonhomme comme lui, qui semblait diriger tout un clan et fréquenter des gens peu recommandables, pour valoir le coup de s'y pencher.

"Je découvrirai aussi ce que tu me caches et qui te fait si peur."

Ce n'était pas le ton d'une mise en garde. Il y avait un air de défi, mais aussi un aplomb qui se voulait rassurant. C'était une promesse, elle sentait qu'elle le lui devait pour s'être rendue responsable de son état.

Reculant ensuite de quelques pas elle se mis à farfouiller dans ses possessions.

"Tu veux apprendre, tu vas apprendre. C'est confortable en ville mais on rouille un peu."

Elle sortit un morceau de viande séchée qu'elle tendit au jeune homme. Elle pouvait deviner sans peine les grognements de son estomac.

"Ça, c'est pour maintenant. Et ça, ..."

Elle lui tendit ensuite quelques flèches accompagnées d'un arc. Celui qu'elle avait transporté en attendant de récupérer la précieuse arme transmise par son frère.

"Et ça c'est pour plus tard. Je ne ferai pas tout le boulot cette fois. Tu t'en doutais sûrement."

Autant mettre à profit le temps qu'ils passeraient ensemble pour véritablement lui inculquer de quoi se débrouiller en forêt. Les leçons n'avaient pas besoin de se limiter à la seule forme de loup.

"Mettons-nous en route, tu sembles trépigner d'impatience pour une raison que j'ignore. Quoiqu'il en soit... Merci de me faire confiance et de me suivre."

Elle ne savait pas s'il en était pleinement conscient, mais il faisait ses adieux à son confort habituel pour un bon moment. Il aurait pu rouspéter, refuser de l'accompagner. Elle n'aurait pas été étonnée de le voir s'opposer à cet exil forcé, il laissait beaucoup derrière lui, de façon soudaine. Et pourtant il se montrait coopératif. Elle ne savait même pas pourquoi. Pour elle, par peur de s'opposer à ses injonctions, des menaces qu'elle lui avait faites ? Pour l'aider à soulager sa conscience ? Ou pour lui, dans un espoir partagé de trouver une solution moins dangereuse pour son entourage ? Quelle qu'en soit la raison sa coopération lui facilitait clairement la tâche.

En se remettant en route, elle fit glisser entre ses mains l'arc qui lui avait tant manqué. Elle s'abstint de le bander sans raison, mais elle parcourut le bois d'un geste tendre. De bien meilleure humeur qu'auparavant, elle goûtait enfin au plaisir de l'avoir retrouvé. Elle n'avait eu que peu le temps de s'en réjouir avant ça.

"Peut-être que tu y prendras goût ! En attendant pour passer le temps, pourquoi ne me pas m'en dire plus sur ces gens que j'ai croisés et qui semblaient veiller sur toi ?"

La situation n'avait pas été propice à des présentations en bonne et due forme, mais ils avaient à présent tout le temps de rattraper ce retard.


Aedelrik


Inventaire

(vide)

Il est des mots qui, prononcés, s'évaporent aussitôt. D'autres, s'accrochent un instant, puis glissent inexorablement dans l'oubli. Et les derniers, bien plus rares, transpercent, prennent racines, germent, et lient des destins par des noeuds coulants, souvent tragiques. Lee Renard, lui, était familier de la parole simple et bon marché, celle qui disparaît dans l'instant où elle naît et qui ne laisse pas de trace. Il se méfait comme la peste de celle qui attache et qui engage, celle des promesses et des serments ; bien trop risquée. Il avait vu bien des hommes et des femmes mourir d'avoir parlé trop vite et sans peser la lourdeur de leurs mots... Certains d'entre eux lui manquaient encore terriblement, certains soirs de solitude.

A cet égard, les murmures déterminés de Keith lui broyèrent les tripes dans un étaux. Aeldelrik eut envie de lui hurler dessus de rien en faire, de ne pas s'avancer de la sorte, de ne pas faire de promesses qu'elle ne pourrait tenir sans offenser des forces qu'elle ne connaissait même pas... Mais il aurait fallu pour cela vider son sac. Et plus encore que les serments, la vérité l'effrayait. Mortifié par ce qu'il imaginait déjà arriver si la louve découvrait le pot aux roses, il se résolut à se taire. Au fond de lui, il se rassurait en se répétant que ce moment là n'était pas le bon, qu'il trouverait la force de tout lui révéler... Mais plus tard. Plus tard...

Plus que son courage, ce fut l'odeur de la viande qui le tira de ses angoisses. Sitôt le morceau mis sous son nez, il réalisa que les douleurs de son ventre étaient autant dues à ses tourments qu'au fait qu'il n'avait rien avalé depuis des heures. Le Renard accepta donc le présent avec d'autant plus de gratitude, le recevant aussi solennellement qu'un croyant recevant sa part de festin lors des grandes cérémonies de la déesse. Mais à peine avait il avalé son cadeau que Keith lui tendit un arc et des flèches, en un message très clair, qu'il résuma aussitôt, narquois,
« Apprends à un incapable à chasser, et il pourra se nourrir toute sa vie, hein ? »

A vrai dire, Aedelrik était peu confiant dans ses talents d'archer. Avant Keith, on lui avait déjà tenté de l'y initier... vainement. Pas assez patient, trop rigide, et indiscipliné par dessus le marché. Mais ces expériences n'avaient pas grand chose à voir avec sa situation présente ; la louve ne possédait pas le groin si caractéristique des sergents d'armes et celle qu'elle lui avait donné lui parut d'une bien meilleure facture que les bouts de bois secs qu'on lui avait confié lorsqu'il s'était engagé comme mercenaire. Bien que sans fioriture, l'arc qu'il s'exerça à tendre semblait plus souple, svelte. Il réalisa que Keith l'avait sans doute taillé elle même, et aussitôt, l'objet acquit une certaine valeur à ses yeux. En proie à un léger embarras, il dit, d'une voix faible mais calme,

« Merci. Il m'a tout l'air de valoir l'arc que tu voulais récupérer. »

A dire vrai, une question particulière lui brûlait les lèvres, et ce depuis longtemps, à propos de ce truc. Mais il ne tenait pas à cogner sur des portes que Keith voulait garder closes, et il n'en dit pas un mot. Pas besoin d'être loup pour flairer une histoire derrière ça, pas forcément joyeuse. Elle lui en parlerait ou pas, mais il ne se sentait pas de déterrer un passé quand il tenait autant à ce que le sien reste bien six pieds sous terre. Il prit l'arc en bandoulière, fixa les flèches à ses vêtements du mieux qu'il put et la suivit sur le chemin qui les emmenait, il l'espérait, loin de là. Pour toute réponse aux remerciements de la louve, il haussa les épaules avec un sourire enjoué.

Elle devait avoir cru qu'il résisterait, qu'il aurait à être convaincu, voire pire. Et Aedelrik lui même ne se serait pas imaginé si coopératif, quelques heures auparavant. Mais ce qui venait de se passer était la goutte de trop pour lui ; plus qu'il ne pouvait supporter. Malgré ses projets de grandeur, malgré le malaise que lui inspirait ces bois comparé au confort de la ville... Il se sentait attiré par tout ça. Par les odeurs, par les mille nuances de vert de la forêt, par les espaces qui s'ouvraient autour de lui... Et par la compagnie de Keith. Une personne, comme lui, qui n'avait pas besoin de s'enchaîner, pas besoin de tour de passe-passe pour garder le contrôle. Il lui enviait ça, et elle le fascinait d'autant plus. Il y avait quelque chose chez la louve d'apaisant, qui lui redonnait de la force. Près d'elle, il se sentait bien.
Ces sentiments, si familiers, le Renard avait beau tenter de les supprimer, de s'en protéger... il y aura toujours un monde entre ce que décide un homme et ce que désire son coeur.

Alors qu'ils faisaient le premier pas sur la route, Aedelrik sentit un vent froid souffler dans les branches, et aperçut une forme étrange à la lisière des ombres. Il s'arrêta un instant, passa une main sur le manche de l'arc et, expirant longuement, il soutint le regard du diable. Devant son cauchemar, pour la première fois, il fit face, inébranlable. Et il pensa, à son attention,
« Je ne serais pas le cerf blanc. Tes racines ne me prendront pas. Pas tant qu'elle sera avec moi. »

Le vent cessa alors de souffler, et les ombres reculèrent. En un petit instant, qui lui avait parut mille fois plus, le mal était venu puis reparti... Il frissonna, incapable de complètement réaliser ce qu'il venait d'accomplir, et effaré d'y être arrivé. Autour de lui, déjà, les bois lui semblaient moins intimidants. Alors, sans rien laisser voir de ce qui venait d'arriver, il adressa un large sourire à sa camarade et entreprit de lui raconter les stupéfiantes histoires pas du tout enjolivées de ses rencontres avec Yoren, Kaalis et du vieux Doklas. Il déploya tout son talent pour dramatiser son face à face avec la belle Sheikah, rejetée par son clan et affamée, qu'on avait envoyé le tuer pour une bouchée de pain, et à qui il avait offert un foyer. Il fit de son mieux pour faire rire Keith avec quelques blagues de l'impressionnant répertoire que Yoren avait gardé de son enfance dans une troupe de saltimbanques, avant que la guerre ne les force à tomber le rideau pour de bon. Il lui évoqua les mille talents de Doklas, et sa réticence à évoquer son passé.

Alors qu'il allait finir de parler, Aedelrik remarqua une série de traces qui barraient leur chemin. Il se pencha dessus, posa une main sur son arc et demanda à Keith, visiblement excité par l'idée,


« Il est temps pour ma première leçon non ? »

Plus que la faim, ou la curiosité, le Renard se sentait poussé par l'envie d'en finir avec la peur. Il sentait que plus Keith lui ferait comprendre son monde, mieux il serait armé pour affronter ses démons et l'en protéger. Car, même si il avait tenu la tête haute, la voix du cornu résonnait encore au fond de lui. Une voix sinistre, ricanante, qui lui avait murmuré,

« Je compte donc un deuxième couvert à ma table. »


Keith Lyne


Inventaire

(vide)

Lorsqu'ils avaient repris la route, Keith avait senti le jeune homme hésitant. Elle avait cessé d'entendre ses bruits de pas et s'était arrêtée avant de se retourner, prête à lui demander si quelque chose n'allait pas. Avant même d'avoir eu le temps de poser sa question elle avait eu droit à un sourire en réponse et son ami s'était remis en route comme si de rien n'était, plus bavard que jamais. Elle avait donc décidé d'ignorer la main qu'elle avait vue glisser sur l'arc qu'elle lui avait donné, mais elle n'avait pas compris son geste. Il aurait été difficile de ne pas noter qu'elle était la seule cible des environs, mais pourquoi aurait-il soudain voulu la blesser alors qu'il en aurait eu largement l'occasion plus tôt s'il avait voulu se rebeller ? Elle ne pouvait toutefois pas empêcher une petite voix dans sa tête de la questionner, n'était-elle pas naïve de penser qu'il était prêt à la suivre, abandonnant par là le confort de la ville, et à lui obéir juste parce qu'elle le lui avait ordonné ?

À présent, les craintes du jeune homme semblaient envolées et la question qu'elle lui avait posée sur ses compagnons était de toute évidence moins minée que celles qui concernaient le loup en lui. Il avait retrouvé sa langue et son entrain, et elle se détendit légèrement, se prenant même à rire à ses plaisanteries. Sa question n'était pas une simple politesse, et elle était réellement curieuse d'en apprendre plus sur ces gens qui lui avaient semblé si loyaux envers lui quand elle avaient croisé leur route.

Elle était habituée à voyager seule, et même si elle n'avait pas dans l'intention de changer durablement ses habitudes, elle se surprit à apprécier l'animation apportée par sa compagnie. Elle était plus sociable qu'elle n'en donnait l'air au premier abord, et si elle pouvait passer plusieurs mois loin de la civilisation elle appréciait généralement les retrouvailles avec ses semblables. Avançant machinalement en écoutant ses histoires, elle fut prise de court par sa question et fit halte à côté de lui. Son regard passa des traces de pattes aux yeux d'Aedelrik.

"Tu as déjà à nouveau faim ou tu es juste pressé d'utiliser ton arc ?"

Sans attendre la réponse, elle s'était accroupie auprès des traces pour estimer si elles étaient suffisamment récentes et valaient la peine qu'ils se mettent à la poursuite de l'animal.

"Bien, puisqu'on n'a pas de destination précise on peut faire un détour. Est-ce que tu reconnais ces traces ? Il s'agit d'un cerf, et elles sont fraîches donc il ne doit pas être très loin."

En se relevant, elle posa un doigt sur ses lèvres pour appuyer ses paroles.

"Dès à présent plus un bruit. Tu me suis, tu observes attentivement, tu retiens tes questions pour plus tard, et dès que l'animal sera en vue tu prendras le relais. J'imagine que tu as déjà utilisé un arc ?"

La question était rhétorique, puisqu'il voulait commencer à chasser dès à présent ils n'auraient pas le temps de s'entraîner avec de fausses cibles. Elle se promit toutefois d'achever rapidement la bête s'il ne parvenait qu'à la blesser.

Appliquant dès à présent son propre conseil elle lui fait signe de la suivre sans un mot et s'enfonça silencieusement dans les bois à la suite des traces. Elle progressa avec lenteur, aussi discrète que possible. À mesure que la piste lui semblait de plus en plus fraîche elle n'hésitait pas à se tourner vers son compagnon un doigt sur les lèvres si elle entendait le moindre craquement de branche. Il lui arrivait aussi de se tourner vers lui simplement pour lui indiquer telle ou telle trace particulière laissée par l'animal, que ce soit au sol, sur le tronc des arbres, une branche mâchouillée, ...

Finalement elle s'agenouilla derrière un petit bosquet en lui faisant signe de l'imiter. Du regard, elle lui indiqua l'animal qui broutait un peu plus loin à l'ombre des arbres. Elle avait toujours estimé qu'un apprentissage pratique valait milles discours, c'était donc à lui de tenter sa chance. Quand à elle, ça lui permettrait aussi de se faire une idée de son niveau de débrouillardise à l'arc.


Aedelrik


Inventaire

(vide)

« J'y arrive pas. »

Certains mots pèsent différemment, selon la bouche dans laquelle ils résonnent. Tout comme l'argent peut valoir une fortune en un pays et moins que du sable en un autre, on mesure souvent la valeur d'un mot à sa rareté. Ceux là, quiconque connaissait le Renard aurait pu dire, l'air grave et solennel, à quel point ils étaient rares. Non pas que tout lui réussissait ! En ces temps moroses, on eut même pu arguer du contraire. Mais quand à admettre un échec... Une autre paire de manche, pour sûr. C'est que de là d'où il venait, on faisait peu de place à ces frivolités bourgeoises qu'étaient l'humilité, ou la faiblesse. Au milieu des loups, d'ordinaire, il vaut mieux éviter de baisser la tête. Cependant, cette fois ci, Aedelrik ne se trouvait pas entouré des loups habituels.

« Laisse tomber, j'suis pas fait pour ça. » maugréa-t-il en lâchant l'arc à ses pieds.

La leçon avait pourtant bien commencée. Suivre la piste s'était avérée un jeu d'enfant, tant les traces étaient fraîches. Persistance de la transformation ou simple adaptation, le Renard avait même réussi à sentir plusieurs fois la présence de l'animal, par son odeur. Bien sûr, chaque geste se devait d'être pesé, maîtrisé, anticipé. La moindre brindille qui craque, et c'est toute la chasse qui est mise en péril, mais pour un voleur habitué aux tours de passe-muraille, rien de bien sorcier ! A le voir avancer, la faim creusant son ventre, les épaules roulant en silence, on aurait vu un véritable prédateur en action !

Mais que vaut un chasseur qui ne peut relâcher son trait ? Les sages vous diraient que sa corde casserait entre ses doigts, tandis que les contes -dont les leçons valent souvent mieux que celles des sages- lui dicteraient un tragique épilogue, affamé et perdu pour toujours dans les bois. Bien triste fin, le Renard en avait conscience, mais c'était plus fort que lui. Bien que Keith et lui fussent parfaitement placés, le roi de la forêt paissant paisiblement sa couronne tout en tours et détours majestueusement baissée, sans les avoir remarqué - Bien que son arc fut droit, sa corde tendue et sa flèche encochée, son dos droit et ses muscles bandés... Il tira à côté.

C'était un échec absurde, incompréhensible. Rien ne le justifiait. Aedelrik s'attendait à ce que Keith ne l'assassine du regard voire qu'elle le prenne à partie, comme elle aurait été en droit de le faire ! Il contemplait avec angoisse le trait figé dans l'arbre, ses tempes le torturant autant que son sang bouillonnant. Le Renard savait que le tir aurait être parfait. Mais il avait bougé. Au dernier moment, presque indistinctement. Son regard se perdit dans la direction prise par le cerf en fuite. Une proie alertée, qui ne se laisserait plus approcher si facilement. Rassemblant toute sa volonté, il déclara à Keith, d'un ton décidé où il tâchait de camoufler son trouble,

« J'lâche pas l'affaire. »

Et sans plus attendre de réaction, le Renard avait repris sa traque, ses doigts serrés à s'en écorcher la peau sur son arc, les sens en affut. Finalement, ils avaient retrouvé le cerf un peu plus loin, clairement plus vigilant mais inconscient de leur présence. Et cette fois, il n'allait pas s'en sortir si facilement, ce gros tas de viande ! Il verrait qu'on ne se frotte pas impunément à un type comme Aedelrik, la Griffe de Milenze ! Du moins étaient-ce les mots silencieux auxquels il s'efforçait de croire, comme pour faire taire une autre voix, plus discrète mais qui gagnait du terrain, petit à petit.

Encore une fois, ils n'auraient pu choisir meilleure position. L'angle était impeccable, le vent camouflait leur odeur, le cerf dévoilait sa nuque... Un trait bien fiché et c'en était fini. Mais quelque chose pesait, lourd, sur chacun de ses gestes. A chaque étape, le Renard sentait comme une présence le surplombant, l'entourant, l'enserrant dans son étreinte engourdissante. Il avait la sensation d'être enveloppé dans un manteau aussi lourd qu'inconfortable, ou bien plongé dans une sorte de gelée poisseuse inextricable. Comme prise de fièvre, sa tête commençait à tourner, et le simple fait de lever l'arc relevait de la torture. Devinant à moitié ce qui lui arrivait, terrifié à l'idée de trahir le secret, Aedelrik fit un effort colossal, darda son trait vers sa proie et... fut incapable de tirer.

« J'y arrive pas. »

Et nous voici revenus à ce moment d'abattement, où ces mots rares venaient de franchir les lèvres d'un Renard soudain profondément las, s'affaissant contre un arbre, laissant tomber son arc et faisant fuir l'animal qu'il avait été si près de tuer. Il évitait le regard de Keith, perdu, honteux, et par dessus tout espérant qu'elle saurait saisir l'occasion et cesser de risquer sa vie sans même le savoir. Lui entendait en cet instant un sinistre écho venu du fond des bois. Il reprit, d'une voix caverneuse,

« Tu perds ton temps avec moi. Si je suis infoutu de buter un cerf comme la première des mauviettes, alors je serais jamais qu'un fardeau pour toi. Après tout... » Autant qu'elle prenne tout ça pour une faiblesse de sa part, ça lui donnerait une bonne raison de partir sans se retourner. « Quelle espèce de chasseur a des états d'âmes avant de tirer ? » demanda-t-il en ricanant, sans parvenir à masquer une pointe de tristesse dans sa voix.

Au fond, il se demandait encore pourquoi elle perdait son temps, ici et maintenant, avec lui.


Keith Lyne


Inventaire

(vide)

Lorsqu'Aedelrik s'avoua vaincu, la première réaction de Keith fut de sortir son propre arc. Ils auraient besoin de manger tôt ou tard et elle aurait tout le temps d'élucider le mystère du loup incapable de chasser par la suite. Mais avant qu'elle n'ait pu viser le cerf, le jeune homme laissait aussi tomber sa propre arme, s'échouant lui-même contre un arbre à grand bruit. Il n'en fallait pas plus pour que la bête, déjà alerte, ne s'en aille prestement sans demander son reste. La Louve ne prit même pas la peine d'essayer de lui courir après et soupira.

"Mais qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez toi ?"

Agacée, la chasseresse ne parvenait pas à comprendre ce qui venait de se passer. Elle avait suivi, attentive et silencieuse, la traque du jeune homme et ses échecs successifs. Patiente, elle n'avait même pas fait de commentaire alors qu'il avait annoncé ne pas lâcher l'affaire et s'était relancé sur la piste du cerf. Aedelrik ne lui avait pas semblé incapable de se servir d'un arc pourtant, le problème était différent.
Il lui était déjà arrivé d'apprendre à chasser à de petits chapardeurs ou chapardeuses qu'elle avait pris sur le fait alors qu'ils essayaient de puiser dans ses provisions. Parfois, certains de ces jeunes gens avaient eu des états d'âme au moment d'enlever la vie d'un animal, et ça elle pouvait le comprendre. Elle-même considérait ces vies comme précieuses. Elle n'aurait jamais abattu une créature sans que ça ne soit nécessaire et elle ne prenait pas plus à la nature que ce dont elle avait besoin. Mais ce comportement, elle n'arrivait pas à le comprendre venant d'un adulte, plus encore, de quelqu'un qui s'était avéré prompt à combattre et qu'elle avait deviné prêt à tuer des êtres humains devant elle.

Elle soupira une fois encore avant de répondre à la question qu'il avait posée.  "Je n'abats pas mes cibles par plaisir, mais j'ai besoin de manger. Un jour ce sera peut-être un ours qui me dévorera, et grand bien lui fera. C'est la vie."

Et puis zut. Un petit sourire espiègle étira ses lèvres quand elle reprit. "Mais si tu veux vivre comme un lapin, libre à toi. Je peux aussi t'apprendre quelles baies sont comestibles." Après tout, ils étaient là pour comprendre son état d'agressivité incontrôlée lorsque la lune pointait le bout de son nez. Peut-être qu'un régime léger le rendrait moins énergique en se transformant. Son ton se fit plus sévère alors qu'elle précisa : "J'espère que ce n'est pas une méthode pour essayer de te défiler en tout cas." Depuis un moment déjà, elle le sentait ailleurs. Elle ignorait s'il regrettait d'avoir accepté de la suivre, mais si c'était le cas elle aurait préféré une affirmation franche qu'une obéissance feinte. Elle n'avait pourtant pas l'impression qu'il soit mal intentionné.

Quand bien même elle était d'une nature bienveillante, elle avait toujours été un peu maladroite pour ce qui était de réconforter les gens. Keith avait un caractère un peu trop direct pour ça. Elle tenta toutefois d'orienter la discussion vers un sujet plus positif. "Je suis sûre que tu as d'autres talents, sinon les gens ne te suivraient pas." Elle se contenta de hausser les épaules en lui proposant une solution. "Tu n'auras qu'à les faire valoir contre la viande que je chasserai si tu te lasses de manger des fruits. D'ailleurs..."

La question de savoir en quoi il excellait et ce qui avait rassemblé ses camarades autour de lui en amenait une autre. "Je n'ai toujours pas compris ce que tu fais là-bas, en ville." Il ne lui avait jamais vraiment expliqué ses activités en détail. Sa tanière cachée derrière une porte secrète, les ennemis qui y avaient fait irruption... Elle n'était pas idiote, elle sentait bien des circonstances louches autour de tout ça, mais elle ne s'était pas encore avancée à tirer des conclusions.


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