Hyrule's Journey

A la poursuite d'un Songe

[Libre. Premier post pour Sakristi]

Lanre

Inventaire


Il bailla lourdement, les paupières engourdies et les yeux ceinturés par les cernes, en achevant de broyer la verveine et le genévrier qui sommeillaient encore dans le petit bol de bois. Il lui faudrait ensuite en tirer un pigment suffisamment tenace pour accrocher sa peau. Puis, il jeta un bref coup d’œil à l'argile blanc qu'il avait préparé auparavant, avant de pousser un profond soupir. Lentement mais sûrement, il sentait la fatigue qui commençait à le ronger. Le soleil, pourtant, vomissait une lumière terne qui passait à grand peine à travers les interstices et les déchirures du bois barrant la vieille fenêtre de la bicoque. Sans un mot, après sa rencontre avec le Furet, il s'était avancé dans les ruelles triste et exiguës, avant de gagner d'autres venelles plus sombres encore. Là, il avait réalisé combien les forêts qui habillaient les collines et le brouillard qui roulait sur les montagnes lui manquaient. Le cœur d'autant plus pesant, il avait fini par s'approprier la vieille masure abandonnée, chassant les quelques rats et les blattes qui avaient pris racine sur place.

Des heures avant que ne disparaissent les étoiles, le Ke'ēlt avait alors dressé un petit autel. Dans le plus grand des mutismes, il avait déposé au sol le collier de crocs qui ceignait son échine, dessinant avec le cuir un cercle aussi parfait que possible. Puis, tirant le couteau de Blanche, il marqua la terre sèche de l'une des rares runes qu'il connaissait. Certes, le tracé n'avait rien de complexe, et pourtant quand l'os rencontra la boue assoiffée et battue par le temps, il hésita. Un instant. « Mataoka isse, Tre'ak Maw », souffla-t-il d'une voix éraillée. La première ligne traversa l'arceau de haut en bas. « Mataoka hjāt, Tre'ak Maw », murmura-t-il à nouveau, ajoutant à son premier trait un second, en diagonale. Puis d'un troisième, implorant une fois encore la Grande Ourse, ainsi que l'exigeait le rituel. « Mataoka k'anal, Tre'ak Maw », chuchota encore le chasseur, dont la barbe rousse mangeait les joues ascètes. Il ne lui restait plus que deux sillons à creuser. Deux rides de plus sur la peau fatiguée de cette terre déjà trop foulée du pied.

"Mataoka sābhail, Tre'ak Maw", tonna-t-il un peu plus fort cette fois. L'ogam prenait doucement forme : bientôt la première rayure serait encadrée par les quatre autres, obliques. « Mataoka Io doȳnaul, Tre'ak Maw », acheva-t-il enfin. Son ton s'était brisé au moment même où il avait dessiné la dernière strie. Laissant le silence retomber sur la chaux décrépie des murs de la cahute, le dernier des siens abandonna la dague de Nyttę̄́ à quelques pouces de l'obole. Puis, en offrande, il déposa une unique plume de corbeau, accompagnée d'une branche de vinetier aussi rouge que celui qui paraît ses lèvres, soulignait parfois l'amarante de son regard, muselait sa chair. Et puis, les jambes croisées à la manière des tailleurs penchés sur leur ouvrage, il jeta sur son monde la plus aveuglante des ombres.

Comme à son habitude quand il n'avait pas le temps de dormir, il tâcha de se calmer. Déjà à l'heure du tournois d'Aegis, il avait constaté combien il était complexe de sentir et de ressentir, enfermé à l'étroit derrière d'imposants garde-fou de grès et de granit. A certains égards, il n'était donc pas mécontent de quitter la Cité. Il aurait juste aimé le faire en d'autres circonstances.

Il resta un instant, ainsi, à méditer. Derrière le suaire qui recouvrait le vert-de-gris, le néant était parfois déchiré de souvenirs d'un autre âge, aujourd'hui révolu. Il se remémorait un homme qu'il avait été. Un homme qu'il était toujours — sans plus pouvoir l'être, en vérité. Le temps sembla s'étirer et, après ce qui lui semblait être des heures passées à sonder un vide édifiant, il ouvrit de nouveau les yeux. S'arrachant à sa méditation, il entreprit de préparer ce dont il aurait besoin pour son voyage. Hjä récupéra la sacoche de cuir dont il s'était séparé préalablement et vida son contenu sur le limon graveleux qui lui faisait office de plancher.

De toutes ses possessions ne demeurait qu'une poignée de fleurs, de plante, ainsi qu'un peu de salpêtre qu'il conservait précieusement dans un petit coffret de bois sculpté. A l'intérieur d'une fiole hermétique se déchaînait le gel liquide qu'il gardait depuis des semaines déjà. Il avait aussi son mortier, quelques lanières de tissu, de la chanvre pour nouer le tout et des mèches. Presque par réflexe, il fit craquer ses phalanges avant de laisser choir les pelisses qui bardaient ses poignets, lestés de fer, et alourdissaient sa nuque. Il n'en aurait pas besoin pour travailler.


Il devait être quatre ou cinq heure quand l’Étranger claqua une dernière fois la porte branlante de la baraque qu'il abandonnait à qui en aurait l'utilité. Les premières lueurs du jour caressaient doucement les toits de la ville depuis un court moment, déjà. Sur la chaume des bâtisses les plus pauvres brillaient  son sourire pâle, croqué d’embruns, charriés par les nuages.

Après un rapide coup d’œil, comme pour s'assurer qu'il ne serait pas suivi, il se mit en route d'un pas décidé. Il avait noué ses cheveux en chignon négligé, pour dégager son champ de vision et son cou où pesait un torque de bronze, orné d'une tête d'ours de chaque côté. Sur sa gueule, comme sur le reste du corps qu'il dissimulait sous plusieurs épaisseurs de fourrure, il avait apposé un masque d'un bleu sombre, dont les motifs tribaux n'évoquerait probablement rien à Furet.
Un large trait aux couleurs de nuit griffait ses yeux de gauche à droite. Trois échardes  barraient inégalement sa gueule, rayant son soupirail gauche tandis qu'une série de poing décoraient son front, juste au dessus des sourcils. Une autre ligne dont l'azur tirait sur le noir tombait lentement le long de son nez. Quant à ses lèvres, elles étaient cousues d'une peinture aussi orageuse que les cieux qui ne tarderaient pas à s'agiter. Sur sa gueule, il ramena une lourde capuche au pelage gris, pas si différent de celui des loups qu'il avait croisé, avec Swann.

La sangle lui mordait l'épaule quand il arriva à l'auberge où il avait donné rendez-vous à l'apothicaire. Il avait du éviter plusieurs patrouilles de garde, bien conscient qu'il était peut-être encore recherché par les soldats qui l'avaient jadis jeté dans les geôles, mais il ignorait que même sans être reconnu ils auraient pu s'opposer à ses déplacements. Il n'avait aucune notion des interdits regardant le vagabondage mais il n'entendait de toute façon pas se présenter aimablement aux hommes d'arme.

"Kveðj Aur", héla-t-il la doyenne, en s'approchant. Il fut satisfait de voir qu'elle était déjà prête à partir et qu'il n'aurait pas à tambouriner sur les portes de son logis. D'un bref coup d’œil, il dévisagea l'ancienne, sans grand respect pour des convenances dont il n'avait de toute façon pas connaissance. Elle était engoncée dans sa pèlerine et habillée sobrement, comme le sont souvent les gens du voyage. A sa hanche pendait une petite besace, et il pouvait apercevoir u second sac, sans doute porté sur le dos. Lui préférait généralement y accrocher une rondache, mais il n'était pas étranger à la pratique. « Prête à partir ? » Lança-t-il aussi simplement que le lui permettait sa maîtrise de la langue. Rabotant la distance qui les séparait encore, il nota la présence d'une dague à sa ceinture et d'une sarbacane. « Bon choix », commenta-t-il, désignant le long tube du menton. Il avait perdu la sienne des mois auparavant et aurait aimé mettre la main sur un autre de ces objets. « Je suppose que tu t'y connais en poison », poursuivit-il, de façon peut-être un peu évidente. La vieille femme lui avait dit être apothicaire, mais il ignorait bien ce qu'elle voulait signifier par là. Cela n'avait d'ailleurs pas grande importance.

"Nous marchons vers le désert", siffla-t-il ensuite, après avoir planté dans ses yeux un regard polaire. Puis, tournant les talons et prêt à gagner l'une des nombreuses sorties de la Ville-Close, il lâcha son dernier avertissement. Ces quelques mots trahissaient son état d'esprit. « J'espère pour toi que tu sais chasser », signifia-t-il d'un ton si neutre qu'il en devenait presque froid. Il était près à l'escorter mais il n'avait pas l'intention de jouer les homme-liges ou les héros.


Sakristi

Inventaire


Lorsque le Chasseur était parti, Sakristi n’avait même pas cherché à croiser le regard de son amie d’enfance, sûrement empli d’interrogations. Elle n’avait à se justifier de rien. Oh, évidemment, la voir repartir alors qu’elle se remettait à peine de son précédent voyage ne devait pas enchanter la Maquerelle. Mais elle savait également que l’Apothicaire ne rendait plus de comptes à personnes, et ce depuis un certain temps. C’est donc sans échanger plus que quelques mots que les deux femmes se séparèrent, au moment d’aller regagner leurs espaces respectifs.

Les Déesses d’Izzie devaient savoir ce qu’elle trafiquait, au choisissaient, comme beaucoup, de fermer les yeux sur tout ceci. Quant à l’ancienne habitante de Cocorico, elle se réfugia dans sa chambre, loin des bruits de l’auberge et de la luxure. A certains moments, l’angoisse venait appuyer contre son ventre, comme si un tambour commençait à y battre.
« Dans quoi t’es-tu fourrée, Furet ? » se demanda-t-elle à haute voix.

Mais plus que la peur, c’était un sentiment enfoui depuis un moment qui la dominait. Enfermée depuis trop longtemps, elle allait enfin respirer un air qui n’avait pas été emprisonné entre quatre murs. Le monde qui l’attendait recelait de dangers, mais pas plus que lors de sa dernière aventure. Par ailleurs, un sourire délicat vint fendre son visage en pensant à son compagnon improvisé de voyage.
« Un compagnon sans nom… » L’homme n’avait pas l’air bien amusant, mais elle ne partait aucunement pour rire. Par associations libres, elle se perdit à essayer de retrouver l’odeur des arbres, de la terre mouillée. D’une certaine manière elle associait cette odeur au rouquin même sans l’avoir reniflé. Il ne se serait pas laissé faire de toute façon. Mais tout ce qui l’exaspérait chez les citadins qu’elle fréquentait plus par obligation que par choix semblait absent chez lui. Il se ne forcerait à rien pour elle, mais ne lui tiendrait pas rigueur de ne pas se forcer pour lui. Cette existence côte à côte sans symbiose écœurante, elle ne l’avait expérimentée qu’une fois au cours de sa vie, avec Izzie. Sans trop d’espoirs néanmoins, elle se prit à y croire un tout petit peu.

S’arrachant à sa méditation, elle prépara ses sacs. L’affaire fut rapidement menée à bien, puisqu’elle les avait à peine défaits depuis son retour du Désert.
« Hop, ça peut servir. » ponctua-t-elle ses gestes par ci, par là. Elle avait peur de manquer, mais d’un autre côté, personne ne l’aiderait si elle était trop chargée. Avant de ranger quelques affaires restantes, elle les déposa sur une petite table, et se réserva un petit instant avec ses dieux à elle. Elle leur demanda lucidité, force, et sagesse. Elle n’avait pas besoin de chance, ne voulant pas influencer celle des autres, notamment de la jeune femme aux cheveux de lunes qu’ils allaient rechercher. Sans cérémonie, elle rangea ensuite l’autel, éteint tout et dormir d’un sommeil qu’elle n’avait su trouver depuis des lunes. Elle savait ce qu’elle ferait le lendemain, et cela la soulageait de bien des maux.
***

Elle ouvrit les yeux quelques secondes avant le chant du coq. Excitée comme une puce, elle avala un petit déjeuner consistant, avant de descendre ses sacs et de faire ses adieux à son amie, et quelques filles qui ne lui étaient pas trop antipathiques.

« Kveðj Aur » lui tint le Chasseur dans une langue qu’elle ne connaissait pas, mais qu’elle interpréta comme des salutations. Habitué des longs voyages, il la détailla pour l’évaluer. Elle comprit et en fut soulagée, peu rares étant ceux qui partaient sans rien – ou trop encombrés – braver les éléments de la Nature. Peu survivants, également. D’une certaine manière il était sensible à sa survie, même si c’était sans doute pour ne pas menacer la sienne.

« Prête à partir ? » lui demanda-t-il. « Oui. » dit-elle sans faire de trait d’esprit, cherchant davantage à se faire comprendre qu’à lancer ses remarques piquantes habituelles. Ils échangèrent ensuite brièvement sur le poison, suite à la remarque de sa sarbacane. Elle lui expliqua qu’elle travaillait avec les plantes, tant pour leurs bienfaits que pour leurs méfaits. Elle ne cacha pas non plus que si son art était plutôt de soigner, elle savait pertinemment comment user des dons de la Mère pour se débarrasser des inconvenances du quotidien. « J'espère pour toi que tu sais chasser » sembla-t-il néanmoins s’inquiéter, peu désireux de jouer les nourriciers. « Je suis déjà partie seule et je n’ai pas manqué de nourriture. Ne t’en fais pas pour moi. » le rassura-t-elle. Ainsi, les choses étant claires, ils partirent.

Une fois qu’ils eurent franchi le pont, marquant leur sortie de la Citadelle, elle prit une longue inspiration. L’air n’était pas des plus purs en raison de la misère et de ses conditions qui régnaient alors où ils évoluaient. Mais, déjà, elle se sentait moins enfermée. Elle déposa un peu d’un beurre végétal qu’elle transportait dans sa petite sacoche pour protéger ses lèvres du soleil et du vent.
« L’as-tu déjà rencontrée, celle que nous cherchons ? » demanda-t-elle alors qu’ils circulaient entre de petites bâtisses, abandonnées pour la plupart, désertées jusqu’à la nuit pour d’autres. « Je me souviens de notre rencontre comme si elle datait d’hier. » soupira-t-elle. Elle comprenait à peine pourquoi la jeune femme l’avait tant marquée. Elle avait ressenti, c’était tout ce qui lui importait. « Tu ne m’as pas dit comment t’appeler. » lui rappela-t-elle, s’en souvenant elle aussi sur le coup.

Elle prenait appui sur son bâton pour les passages boueux, mais elle était satisfaite de réaliser qu’elle n’en avait pas tant besoin que cela. Pour autant, elle apprécierait sans doute de l’avoir dans plusieurs lieues. Puis, il pouvait s’avérer être une bonne défense dans quelques situations sociales désagréables. Elle se força à limiter ses mots, l’autre n’ayant pas l’air des plus bavards. Pourtant il l’intriguait, et elle restait une grande curieuse.
« Par où comptes-tu passer, toi qui sembles plus voyager que moi ? » demanda-t-elle, réellement intéressée par l’itinéraire. Elle était déjà ravie des plantes qu’elle allait peut-être retrouver dans la Plaine.


Lanre

Inventaire


Le ciel tonna une première fois et, mécaniquement, il leva le nez vers les sombres nuages que les vents portaient déjà, alors qu'il quittait la bicoque. Ils venaient de passer le pont-levis, tout juste abaissé par la garde de la Ville-Close. Derrière eux, les hommes du Général levaient encore la herse, après avoir consigné les raisons de leur sortie dans un large registre cerclé de cuir. Il avait entendu l'un deux se plaindre de l'utilité d'un tel dispositif, marmonnant qu'il avait dû apprendre à lire. Un autre réclamait la mise en place de sauf-conduits. Sans bien comprendre de quoi il s'agissait, le vagabond tira doucement sur le cuir  qui sanglait son épaule, jusqu'à ce que le bois-de-fer épouse la fourrure de ses galons. Sans un mot de plus, il se remit en route, d'un pas alourdi par la boue et la pluie. Elle était encore fine et ne suffisait pas à couvrir les premiers bruits de l'éveil de la ville. Peut-être le pourrait-elle plus tard, mais il en n'était pas sûr : la capitale lui semblait être comparable aux vieux esprits qui habitaient les terres de son monde. Seulement, à la différence de la Grande-Ours ou du puissant Cerf, ses remparts étaient immobiles ; faits de pierre et son vacarme, incessant.

La Citadelle elle même semblait infinie : passée les longs murs de son enceinte, d'autres bâtisses continuaient à s'étendre, obscurcissant çà et là la ligne d'horizon. Pourtant, les masures n'étaient jamais très hautes et la plupart n'étaient composée que de bois, de bousat et de chaume, mais elles étaient nombreuses. Il y en avait bien plus qu'aucun des siens n'aurait pu en avoir besoin tout au long d'une vie. Son clan tout entier n'aurait pas pu remplir tant de huttes, s'il avait seulement pu les construire. Sans trop y réfléchir, il ramena la main jusqu'à son torse, cherchant après le collier de griffes qui lui avait été offert par Aaricia, après l’Épreuve, avant de réaliser qu'il ne l'avait plus. Il l'avait sacrifié aux mêmes entités qu'il souhaitait voir venir en aide à son amie.

C'est la voix du Furet qui le tira à ses errements, tandis que tout deux s’engouffraient dans l'une des allées de terre battue. Elle voulait savoir s'il connaissait la Macrale qu'ils cherchaient. Depuis leur première rencontre, il s'était fait aussi évasif que possible à son sujet. « Oui », grogna-t-il sobrement, sans s’appesantir de détails. Tant qu'il ne serait pas certain qu'il pouvait faire confiance à l'apothicaire – ou à défaut, qu'il ne puisse pas faire autrement – il se refusait à en dire plus que le strict nécessaire. Aussi la laissa-t-il simplement continuer, narrer le peu qu'elle avait elle même à dire sur la sorcière. Et si, en vérité, il n'était pas réellement d'humeur à entretenir une conversation, toute information était bonne à prendre. L'Ours se força donc à poursuivre. « Quelque chose t'as marquée ? » Questionna-t-il simplement, sans chercher à masquer ses intentions.

Du poignet, qu'il avait de nouveau ceinturé de pelisses et de fer noir, il repoussa une lourde tenture, tendue entre deux gourbis. Plus loin, deux hommes bien matinaux rentraient les cochons surpris par les embruns. D'autres rembarquaient leur commerce, comme le firent le tisserand et la tanneuse qui récupéraient peaux et textiles initialement mis à sécher. Quelques enfants poursuivis par un vieux chien jouaient et riaient, ignorant l'orage à venir, tandis qu'une femme dont l'âge avait grisé les cheveux dormait d'un demi-sommeil, sous la protection d'un toit oblong. Il s'avança.

Sans l'arrêter, la doyenne reprit ses questions, changeant cette fois de thématique. Il se tourna légèrement pour pouvoir lui lancer un regard austère, avant de reprendre la marche. Il était des sujets qu'il ne souhaitait pas aborder et son identité en faisait partie. « Cela n'a pas d'importance », souffla-t-il néanmoins, forçant un peu la cadence. Ses doigts glissèrent jusqu'à la dague de Nyttę̄́, qui pendait à sa hanche, tandis qu'il longeait un vieux champ désolé. La lumière du jour brillait encore trop peu pour pousser les Hyliennes et les Hyliens hors de leur trou. « Appelle-moi comme tu le voudras », finit-il cependant par lâcher, la bouche rendue amer par les regrets. Après tout, en l'absence des siens, qui pouvait encore prétendre lui donner un nom ? Il avait été bien des choses, bien des hommes, mais il n'était plus personne pour le voir désormais. Son cœur se serra doucement à cette pensée.

"Nous ferions mieux d'avancer", maugréa-t-il simplement, espérant secrètement que sa compagne de route saurait se faire plus silencieuse à l'avenir.  Ses questions le fatiguaient déjà ; d'autant plus qu'elles n'avaient pas attrait à la traque de l'Orfraie. S'il était soulagé depuis qu'il savait quoi faire, au moins pour un temps, le temps lui manquait néanmoins et il ne comptait pas se fatiguer à parler quand il leur était possible de marcher. Plus vite ils auraient quitté les Faubourgs, plus vite ils se rapprocheraient du désert. Un bref coup d’œil accordé au soleil qui commençait tout juste sa course lui indiqua la route à prendre. Ils iraient vers l'Ouest.

A l'évidence, l'Ancienne n'avait pas saisi la réelle teneur de sa dernière intervention. Après quelques minutes seulement, elle se laissa aller à ses précédents travers. « Nous irons au-delà du désert », expliqua-t-il, prêt à préciser davantage les propos tenus de l'autre côté du Mur, avec la simplicité qui était la sienne. Avant de prendre la parole, il s'était assuré qu'aucun homme en arme n'était susceptible de les entendre. Sans être très au fait des problèmes de la région, il avait bien compris que certains chemins n'étaient empruntés que par les prisonniers, les soldats et les traîtres à la couronne. Lui ne répondait à aucune autorité, mais il souhaitait ne pas faire parler l'acier plus que de raison. « Je sais qu'elle y a un terrier, et je sais où le trouver », affirma-t-il ensuite. Le pas décidé, il continua. « Certaines galeries à travers les falaises permettent de contourner la forteresse Gerudo », puis il se tût, peu désireux de divulguer davantage d'éléments. Sa camarade de fortune en saurait plus en temps voulu. D'ici là, il leur faudrait éviter l'avant-poste militaire établi par la Reine pour pouvoir ensuite creuser leur route à travers les cavernes des Gorges.


Keith Lyne

Inventaire


La chasseuse tendit sa main et sentit une goutte s'y écraser. Elle avait bien fait de se presser à vendre sa marchandise après avoir vu arriver les nuages sombres qui zébraient à présent le ciel. Le temps de saluer les quelques habitués qu'elle connaissait sur le petit marché, et une fine pluie s'abattait à présent sur eux, vidant progressivement la foule des commerçants matinaux qui craignaient pour l'état de leurs biens.

Elle prit le temps de recompter ses gains. Elle n'avait jamais couru après l'accumulation et ne cherchait pas à tirer le maximum de ces pauvres marchands déjà durement touchés par la guerre, au contraire. Il y avait seulement là de quoi renouveler un peu son équipement et passer quelques jours en ville, elle n'en espérait pas plus.

Rangeant la bourse dans son sac, Keith s'apprêtait à rejoindre le pont-levis à présent baissé avant de se figer sur place. Elle n'avait ni un aussi bon odorat ni une aussi bonne ouïe sous cette forme qu'en louve, mais il lui arrivait d'avoir des pressentiments sans en comprendre la provenance. Ce furent ses yeux qui l'éclairèrent sur la raison alors qu'elle cherchait frénétiquement la cause de cette sensation. La jeune femme venait de repérer son voleur, accompagné d'une femme qu'elle ne connaissait pas. De toute évidence ils quittaient la ville.

À présent qu'elle avait récupéré son précieux arc, l'information aurait dû la laisser de marbre. Pourtant, elle gardait un goût d'inachevé depuis leur dernière discussion. À défaut d'avoir entièrement pardonné à l'individu ce qui était arrivé, elle avait au moins compris ce qui l'avait amené là. Sa colère avait eu largement le temps de se tarir. Et s'il faisait à présent ressortir des souvenirs pénibles liés à ses parents, il réveillait avant tout une soif de savoir qu'ils n'avaient jamais pu étancher. Plusieurs fois, elle avait repensé avec un sentiment d'inachevé à sa rencontre avec l'étranger, et à ses origines qui pouvaient lever le voile sur les siennes.
Après une courte hésitation, la chasseuse s'élança en direction des deux voyageurs, prenant soin de ne pas glisser dans la boue.

"Hallja, attendez ! Lanre ! Si je ne me trompe pas... ?" Arrivée à leur hauteur elle adapta son pas à leur rythme comme si elle les avait accompagnés depuis le début. "J'espère qu'au moins cette fois tu te rappelles de moi, At’hu ?" Bien que la pique ne soit pas innocente, il n'y avait pas de ressentiment dans sa voix. Son ton se voulait seulement espiègle, elle n'était pas venue à sa rencontre avec des idées belliqueuses cette fois.

"Notre dernière discussion a été... trop courte à mon goût..." Elle préféra éviter de revenir sur les événements qui l'avaient écourtée. D'autant plus devant une autre personne. "Il y a encore beaucoup de choses dont j'aurais voulu parler. Mais je suis ravie de voir que tu sembles aller mieux."

Lorsqu'elle l'avait perdu de vue, c'était avec une blessure plutôt impressionnantes et de potentiels ennuis avec la garde. La raison lui apparaissait toujours aussi invraisemblable mais elle était sincère lorsqu'elle se réjouissait que ses problèmes aient l'air réglés.

"À ce que je vois, tu as trouvé une compagne de voyage !" Elle détailla Sakristi du regard avant de se glisser près d'elle pour lui tendre la main avec un sourire. "Enchantée, je m'appelle Keith !"

L'amie de l'ours semblait dégager une assurance et une sérénité que seuls le temps et ses épreuves pouvaient forger. Bien qu'elle ne sache rien du but de leur voyage ou des raisons de leur association, le duo ne lui semblait pas dénoter.

"Figure-toi que ce vieil ours et moi on s'est rencontrés parce qu'il a dérobé mon arc. Et un lapin." Elle ajouta d'un ton taquin : "Heureusement pour lui que j'ai au moins récupéré l'arc."

La jeune femme lança un dernier regard en direction de la ville. La promesse d'une nuit dans un lit confortable et de soirées festives dans les tavernes ne pouvait pas rivaliser avec sa curiosité. Elle n'était pas à quelques jours près.

"Je sais que ce ne sont pas mes oignons, mais... Où est-ce que vous allez d'un pas si pressé ? Je peux peut-être faire un bout de chemin avec vous ?"


Sakristi

Inventaire


Une chose au moins était certaine : son compagnon de voyage n’était pas le plus loquace que la vie lui ait donné. En un sens, il lui rappelait Amund, son amour d’antan, le père des enfants qu’elle avait laissés derrière elle. Oh, bien sûr, cet étranger sans nom, comme il semblait lui avoir fait comprendre, ne la faisait pas chavirer comme l’avait fait le paysan de Cocorico. Mais son air bourru et son mutisme éveillaient une certaine nostalgie chez l’apothicaire. Et comme dans le passé, elle savait se faire particulièrement agaçante en l’assaillant de remarques et de questions stupides, auxquelles il prenait de moins en moins la peine de répondre.

Tout cela amusait grandement la sorcière, qui se cachait savamment derrière cette couverture de vieille femme un peu cruche. Personne ne se méfiait d’une vieille qui radotait, ou du moins pas pour les raisons pour lesquelles on aurait dû se méfier d’elle. « Fort bien, j’ai déjà rencontré un certain Renard, et tu m’as l’air aussi mal-léché que lui. Revêche irait à merveille. » décida-t-elle plus pour elle que pour lui. Si elle l’appelait, peu importait le nom, il aurait désormais plus envie de la fuir plutôt que de répondre à la sollicitation. Elle esquissa un léger sourire. Au moins ce petit jeu lui mettait-il du baume au cœur, car l’idée de retrouver le rude désert ne l’enchantait pas réellement.

Ils déambulèrent pendant un long moment entre les habitations de fortune et des placettes qui semblaient plus commerçantes, comme de petits marchés. La vie ici semblait assez miséreuse, mais voir ainsi les habitants parler entre eux, malgré une méfiance qui devait être de mise à cause des brigands qui s’improvisaient sans cesse, remuait toujours autant l’Hylienne au cours de ses voyages. Les faux-semblants de la vie citadine l’écœuraient encore davantage en voyant comment cela se passait ailleurs. Elle continua donc à épuiser son compagnon pour se décharger un peu. Elle remarqua qu’au-delà de son caractère, il demeurait très évasif. Elle ne s’en offusqua pas, elle non plus n’ayant pas la plus grande confiance en lui.

Alors qu’elle s’était néanmoins résignée à le tourmenter, et qu’elle se réfugiait dans les méandres de ses pensées, ce fut une autre voix qui prit le relai pour s’adresser à… « Hallja, attendez ! Lanre ! Si je ne me trompe pas... ? » La sorcière les détailla tour à tour pendant que la femme qui les avait interpellés cheminait jusqu’à eux. Il n’y avait pas d’erreur : c’était bien le roux qui était visé. Elle s’étonna de leurs points communs, ravie de pouvoir rester – pour une fois – silencieuse pour analyser la nouvelle venue de ses yeux orange et verts. Elle croisa toutefois le regard de Lanre assez longtemps pour placer un petit « Je préfère Revêche. » ponctué par un haussement d’épaules nonchalant.

Outre la plaisanterie, la chasseresse fit une impression plutôt positive à Sakristi, même si sa tendance à faire davantage confiance aux femmes qu’aux hommes n’était pas forcément un gage de vérité. Au moins mettait-elle un peu d’énergie positive dans leur collaboration. Elle fut même ravie de l’entendre s’adresser à elle. « Keith. » la salua-t-elle en souriant. « Je suis Furet, enchantée. » se présenta-t-elle à son tour. « Figure-toi que ce vieil ours et moi on s'est rencontrés parce qu'il a dérobé mon arc. Et un lapin. » lui confia-t-elle ensuite. « Charmant à tout point de vue, donc… » rétorqua-t-elle en levant un sourcil en direction de l’ours en question.

Cet aveu éveilla cependant ses sens, car une envie de vengeance pouvait vite arriver. Et même si la nouvelle arrivante paraissait douce et fraîche comme la rosée, sa musculature demeurait imposante. Elle était également vive d’esprit, et le serait sans nul doute dans ses gestes si le ton devait trop monter. Le ton naïf dont elle fit preuve, et sa proposition de les accompagner la détendirent légèrement, mais elle resta sur ses gardes. La perspective d’échanger avec cette femme qui semblait avoir parcouru de nombreuses contrées en quête de… Peu importe quoi ! la tentait assez. Mais des deux, elle n’était pas celle qui avait un passif avec la jeune femme.

Elle regretta d’avoir été si infecte en fin de compte, maintenant que ses intérêts dépendaient de la volonté de Revêche. Elle ne se gêna tout de même pas pour lui tendre son air le plus innocent – auquel il ne serait sûrement pas sensible… - à la manière d’un enfant qui demanderait à son père s’ils pouvaient garder un nouveau petit animal rencontré par hasard. Il ne manquait que des « S’il-te-plaît, s’il-te-plaît ! » implorants pour parfaire la scène.