« Ouvre ton cœur au monde ainsi que tu l'as ouvert pour moi »

[Privé — Blanche]

Milieu du printemps - 1 mois après (voir la timeline)

Lanre


Inventaire

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(vide)

L’eau claire de la rivière glissait le long de ses doigts fatigués, qu’il contemplait d’un regard tout aussi éreinté. Son échine et son dos le brûlaient encore, parfois, comme si le feu maudit des Soeurs continuait à le ronger. Quelque part, cela ne l’aurait pas étonné : la magie lui échappait assez pour qu’il la croit capable de tout, ou presque. Tâchant d’ignorer les crocs ardents qui mordaient son épaule avec la hargne d’un loup destiné à dévorer le monde, l’apatride essuya ses mains durcies par la corne sur le tissu de son tartan puis se leva doucement. Il n’avait pas le temps de rêvasser. Pas avec ce brouillard étrange qui, lentement mais sûrement engloutissait la vallée, pas alors qu’elle ne l’attendait. Le vert-de-gris de ses yeux s’attarda, un temps, sur les ténèbres grises qui voilaient l’horizon. Ceinturées, nimbées même, par un mystérieux halo blanchâtre et filandreux, elles vomissaient sur la région un froid singulier — à faire se hérisser les poils de la nuque.

D’un geste bref, qu’il avait répété des dizaines de fois chez lui, il ramena sa main sur son front, puis sur son cœur. Ses doigts épousèrent ensuite l’eau une dernière fois, la remerciant de ses précieux dons autant qu’il ne demandait pardon pour le sang versé sur ses rivages.

Accrochant à sa besace la lanière de cuir qui lui servait de fronde depuis son arrivée sur les terres du Royaume, le vagabond revint vers la biche qu’il avait abandonnée un peu plus tôt. Aux côtés de la dépouille persistaient quelques-uns de ses effets : sa pelisse, surmontée de l’imposant chef d’un ours, ainsi que le coutelas d’ivoire offert en d’autres temps par Nyttę̄́. Après avoir récupéré ses quelques possessions, il plongea les bras sous la bête, dont il avait déjà noué les pattes à l’aide de la chanvre qui ceignait usuellement ses hanches. Sans un bruit, le veneur souleva sa prise et la plaça sur ses épaules avant de tourner les talons. L’ascension jusqu’à la petite retraite s’annonçait d’autant plus longue qu’il revenait chargé. Probablement plus qu’il n’avait osé l’espérer.

Il s’élança vers le Nord, suivant le petit chemin entre les roches, et s’éloigna du grand fleuve qui, en provenance du domaine des dunes, irriguait toute la ravine. Bientôt, le sentier s’effaça, laissant seulement place à la dure paroi de pierre ocre sur laquelle les arbres eux-mêmes cessaient de prendre racine. Presque tous, en tout cas. Repérant une prise, l’Etranger s’assura brièvement que le poids mort que charriait son échine ne risquait pas de s’ébrouer une dernière fois avant de commencer à grimper. Il avait toujours été doué pour ce genre de chose, mais en temps normal il gravissait rarement les falaises lesté du corps d’un cervidé.
Poussant sur les jambes plus qu’il ne tirait sur les bras, le rochassier finit par hisser sa proie jusqu’à la prochaine étape de leur périple. En douceur, il laissa tomber l’animal qui l’avait contraint à baisser l’échine tout le long de la traversée et, avisant une pierre plus impressionnante que les autres, il s’assit un instant. Le temps de retrouver le souffle qui lui manquait, se dit-il, alors que tous les muscles de ses cuisses piquaient furieusement. Pas assez pour qu’il n’en souffre vraiment – comme lors de son affrontement avec l’homme d’étoffe et d’acier, engoncé dans son armure et caché derrière son pavois – mais la biche pesait son poids.

Sans-Tribu, profitant de la position avantageuse que lui offrait le petit plateau surélevé, balayait le vallon du regard. Il cherchait l’avant-poste Hylien, plus au sud, monté à la hâte par les gens de Nalm alors que le conflit faisait encore rage, à proximité de la frontière avec la région de Lanelle. Les fortifications, faites de bois, de terre et de chaume pour l’essentiel, étaient encore habitées quelques jours plutôt. Pourtant, elles semblaient maintenant avoir disparu : à leur place, une brume de lait paressait tranquillement, matoise et goguenarde. Un frisson d’inquiétude secoua sa colonne vertébrale, aussi glacée que la fureur de l’Hiver.

Rien de tout cela n’était naturel.

Il en avait la certitude.

Ramassant une dernière fois sa proie, l’Ours reprit sa route, pressé de retrouver son Corbeau.



D’un pas fauve et silencieux, il s’enfonce dans les pénombres de la caverne, d’où s’élèvent plusieurs banderoles d’une fumée évanescente. L’odeur de l’encens inonde la tanière, seulement illuminée par le feu de camp qu’il a allumé avant de partir en quête de venaison. A l’époque, la sorcière dormait encore. Il jette, sur le mur du fond, une lumière saure à laquelle ses yeux s’habituent peu à peu. Nyttę̄́ a abandonné les fourrures et les peaux, dressées plus loin, dans l’une des alcôves du terrier. Les peintures rouges qui ornent son bras flamboient sourdement, comme les braises, et se louvoient – où, à tout le moins, semblent se louvoyer – ainsi que le feraient des serpents. Aussi garde-t-il les lèvres nouées, soucieux de ne pas la déranger.

Il sait qu’elle n’apprécie pas qu’on la déconcentre quand elle use de son Don.

D’autant moins depuis le combat qui les a opposés aux sœurs Caillea’ch.

Déposant l’animal près du plan de travail improvisé à leur arrivée, il attrape le coutelas d’ivoire, qu’il approche ensuite des pattes de la bête. Sans réellement quitter Corbeau des yeux, qu’il regarde toujours en coin, le traqueur laisse l’outil peser un temps au creux de sa main. Il repose, lisse, contre sa paume aduste, et lourd. Ce couteau l’accompagne depuis si longtemps désormais qu’il a quelque chose de rassurant. D’un geste rapide, presque mécanique, il sépare les sabots du reste de la carcasse et les dépose dans une petite écuelle de bois. C’est là qu’il a pris l’habitude de laisser les objets qui pourraient servir à Mata’oka. Puis, il se concentre sur le reste de son ouvrage. Il lui faut dépecer la biche, la vider, traîter sa viande. Un labeur simple, dont il est coutumier. De ceux qui laissent l’espace à son esprit pour vagabonder.

"Comment tu te sens ?", s’enquiert-il, après un moment, alors que le bras de Blanche retrouve graduellement sa couleur habituelle. La question lui démangeait les lèvres depuis son arrivée et il pose sur la sorcière un regard préoccupé. Ses mains, toujours fermées sur la dague, ne s’affairent plus. Sur les dents, il s’est raidi dans l’attente d’une réponse qu’il ne peut que craindre.

Cela fait des semaines, désormais, qu’ils se sont arrachés aux griffes des Jumelles et l’état de Blanche continue de l’inquiéter. Il ignore tout de ce qu’elles ont pu lui infliger et n’a pas cherché à le savoir : il appartient à son amie, si elle le souhaite, de lever le voile sur ce qu’elle a eu à endurer. Ce silence-là n’est pas inhabituel entre eux. Mais quelque chose, de toute évidence, a changé et il ne saurait dire quoi.

C’est-là ce qui l’inquiète.

"J’ai ramené une biche", lance-t-il à nouveau, tâchant de se reconcentrer sur le travail qui lui incombe, pour ne pas laisser le temps malmener le gibier. Sa voix, grave et rauque comme le vent qui souffle sur la montagne, ne tarde pas à s’éteindre alors que le silence envahit à nouveau la caverne. Les flammes elles-mêmes cessent de crépiter, mais le feu ne meurt pas. En temps normal, l’Ours aurait toléré sans mal le mutisme de sa partenaire. Aujourd’hui, il redoute la colère qu’il peut cacher et il craint les risques inconsidérés qu’il la sait capable de prendre. « Dehors, reprend-il après un quelques secondes de plus sacrifiées à l’étrange accalmie qui pèse sur le repaire comme une chape de plomb, j’ai vu le brouillard engloutir la vallée. »

Ses doigts calleux abandonnent la lame blanche de Nyttę̄́ et se saisissent du cœur du cervidé, qu’il entend conserver. L’organe, en plus d’être comestible, peut être utilisé pour réaliser certaines décoctions utiles. Le vert terne de son regard se perd dans les tréfonds rougeoyants de la carcasse qu’il lui a fallu éventrer. « Il a avalé le campement, au Sud », fait-il encore après un instant, sans ressentir le besoin d’évoquer l’évidence : la sorcière sait probablement mieux que lui ce que cela peut signifier pour les soldats que le Duché a pu envoyer là-bas. « Nous ne pourrons pas partir par-là », ajoute-t-il cependant, en isolant le foie de sa proie.

Depuis des jours, déjà, il s’interroge : comment pourront-ils quitter leur ressui, si Blanche ne se remet pas à temps ? Pour l’heure, il refuse catégoriquement de la déplacer. Ses plaies, qu’il a eu l’occasion de regarder et de traiter jusqu’à la limite de ses compétences, persistent — et sans doute la magie des Caillea’ch n’y est-elle pas étrangère. L’effort pourrait s’avérer trop grand et il ne tient pas à prendre ce risque. Mais les bras-de-brume progressent vite ; tant et si bien qu’il redoute désormais d’être pris au piège, condamné à mourir sur une colline qu’ils ne pourront pas défendre. Autant d’inquiétudes qu’il préfère garder pour lui, de crainte d’alourdir la Rêveuse.

Un profond soupir perce ses lèvres, seule réponse au silence qui de nouveau s’installe, alors qu’il ne sent le regard sybillin de sa compagne peser sur nuque. Sans se résigner à affronter tout de suite les tanzanites de ses yeux, il s’échine à la tâche.

"Tu as vu quelque chose ?", finit-il tout de même par demander, après un instant, épousant enfin les pupilles grenat de la magicienne d’un regard moulu, las.


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