“Le prisonnier voit la liberté plus belle qu'elle n'est.”

[Libre mais essayez d'avoir une vraie justification pour venir]

Llanistar van Rusadir


Inventaire

(vide)

[hrp]Comme dit dans le sous titre, ce rp est libre mais essayez d'avoir une vraie justification pour venir : vous devez être présent au village, et avoir une raison d'accompagner un convoi militaire, du moins pour cette première partie
Ce rp est au château car c'est là qu'il va finir.[/hrp]



La place dévastée de Cocorico était noire de monde ce matin là. Llanistar les observait d'un oeil sombre depuis la fenêtre de l'auberge sur laquelle frappaient quelques gouttes de pluie. Trois jours s'étaient déroulés depuis la sanglante nuit qui avait vu Ganondorf et ses sbires attaquer le village. L'armée avait sorti des rescapés des décombres, aidé à distribuer du pain et un toit à tous les sinistrés, à reconstruire certaines maisons... La plupart des soldats ne partiraient d'ailleurs pas avant un bon moment, Llanistar tenant à préserver la ville d'Impa d'une nouvelle attaque surprise. L'ennemi avait tendance à toujours attaquer là où on ne l'attendait pas, et le général était décidé à ne plus se laisser surprendre.
Pourtant, au final, le bilan n'était pas si noir. Une partie du village détruit, des pertes civiles et militaires mais l'ennemi n'avait pu mener à bien un plan bien plus dangereux pour Hyrule tout entier, sa troupe était morte, en fuite ou capturée... Dont la fameuse lionne noire.

C'était elle qui attirait autant de monde, peut être également la prêtresse ou le tueur de dragon. Le trio avait de quoi aiguiser la curiosité des habitants. Un trio étrange d'ailleurs, composé de la pire ennemie de la couronne après son père, d'une enfant fanatique et d'un guerrier brave mais soupçonné de complicité avec des hors la loi. Il y avait de quoi rendre confus, et Llanistar lui même ne pouvait s'empêcher de trouver cette situation absurde.
Toujours était il que le général ne pouvait se permettre de rester. La princesse devait attendre son rapport, et des prisonnières comme ces deux Dragmires n'auraient pu être correctement tenu prisonnières à Cocorico, où la prison locale se résumait à quelques cellules pour ivrognes et petits délinquants. Il fallait rentrer à la citadelle, les mettre hors de portée de Ganondorf.

C'était ce qui inquiétait le plus le nordique : le trajet dans la plaine jusqu'aux murs de la citadelle. Un convoi, même bien escorté, restait une cible facile. D'autant que ses soldats étaient épuisés par plusieurs jours de travaux lourds au village, tout comme lui.
Llanistar entendit derrière lui des bruits de pas, puis quelqu'un toqua à sa porte. Soupirant de lassitude, il s'y rendit et l'ouvrit pour tomber nez à nez avec l'aubergiste qui lui déclara en bégayant presque, le dos incliné comme certains paysans se tenaient face à un noble,


« On m'a fait venir vous dire que tout est prêt pour votre départ.

Le général sourit devant l'attitude de l'homme et, le prenant aux épaules, le força à se redresser pour le regarder dans les yeux, avant de lui répondre, ferme,

« Merci. Pour tout. »

L'aubergiste lui sourit à son tour et se décala légèrement pour le laisser passer. Llanistar descendit les marches quatre à quatre, d'un pas énergique en décalage total avec son humeur, à l'intérieur. Seulement, il n'était plus seulement lui même depuis qu'il avait quitté sa chambre : le général l'habitait. Et un général ne se laisse pas aller à ses humeurs maussades et à ses idées noires.
Devant l'établissement l'attendaient deux soldats qui se mirent aussitôt au garde à vous à son passage, et par son écuyer qui tenait la bride d'Anthem, sa monture. Dés qu'il vit son maître, le cheval s'avança vers lui et Llanistar eut un geste d'attention pour la bête fidèle, dont il caressa un instant l'encolure avant de mettre pied à l'étrier et de le monter. Il se dirigea alors vers la place, suivi par ses hommes. Derrière lui, il entendit l'aubergiste l'appeler,


« Attention à vous, ser ! Puisse les déesses vous aider ! »

« J'ai appris à ne pas trop compter sur elles. » Répondit il avec ironie et un peu de rancoeur.

Lorsqu'il parvint au lieu du départ, Llanistar sentit aussitôt le regard multiple de la foule se poser sur lui. Ses soldats formaient un cordon pour séparer les habitants de Cocorico du convoi, renforçant la compacité de la foule, et l'impression du nordique d'être dévisagé par une masse trop grande à son goût. En s'approchant, il vit qu'on l'avait attendu pour charger la marchandise dans le chariot. Ce dernier était une véritable cellule de prison sur roue, en bois cerclé de fer, avec deux fenêtres barrées de métal également. Les trois y tiendraient certainement sans trop se serrer. Il s'approcha alors, toujours sur son cheval, de la prêtresse de Din, la plus proche de lui. Le général ne savait que penser d'elle, de sa conviction apparemment brûlante envers Ganondorf, de son âge qui aurait dû en faire l'innocence incarnée. Quelle genre de femme pourrait elle devenir... ?
Llanistar eut l'intuition d'un semblant de réponse lorsque son regard dévia vers la Lionne, qu'il prenait plutôt pour un crotale, au venin aussi foudroyant que fourbe. Swann Dragmire, qui avait gagné par ses talents et sa dévotion une place de choix chez l'ennemi. En repensant qu'elle avait presque réussi à assassiner Zelda, le nordique fut pris d'une violente envie de tabasser ce visage sublime jusqu'à ce qu'elle le supplie de trancher sa belle gorge. Dieux, qu'il aurait aimé pouvoir lui passer les fers aux poignets. D'ailleurs, si la prêtresse n'était lié qu'à cet endroit et aux chevilles, la Lionne avait eu droit à un traitement de choix : ses poignets étaient attachés dans son dos, liés à une chaîne qui courrait de ses chevilles à son cou, pris dans un collier de fer qui lui seyait plutôt bien.
Et enfin, il y avait cet homme, ce mystère. Un héros, sans doute, mais peut être autre chose, de moins glorieux. Il avait tué le dragon, personne ne remettait en question son exploit. Mais cet étranger dont les gardes trouvaient l'accent étrange pouvait aussi en dire beaucoup à Llanistar sur les terroristes d'ambre, du moins ce dernier l'espérait il. Finalement, considérant ses chevaliers déjà en selle, et le reste de l'escorte prête à prendre la route, Llanistar claqua des doigts et ordonna,


« Mettez les au chaud, nous partons ! »

Tandis que les soldats menaient les captifs à l'intérieur du chariot-prison, fixant à chacun leur chaîne à un anneau au mur, Llanistar sentit la foule grouiller d'un murmure qui lui plaisait peu. Rapidement, un premier « Lâche ! » se fit entendre. Puis, venant d'un autre point de la foule, jaillit un « L'étranger n'a rien fait de mal ! » très vite suivit par un « Libérez le ! ». Llanistar eut le temps de repérer le crieur que déjà, au premier rang, une jeune femme l'accusait « Vous nous abandonnez ! ». L'agitation commença à gagner les habitants et quelques pierres s'envolèrent des derniers rangs, là où les lanceurs ne pouvaient être vus. Téméraires mais pas courageux.
Llanistar saisit un des projectiles au vol de sa main de métal, et le broya tandis qu'il criait d'une voix impérieuse,


« Tout le monde se calme, maintenant !

Comme pour appuyer son ordre, les soldats frappèrent brusquement le sol de leur lance, comme un seul homme. La discipline était en train de faire son chemin. Llanistar s'approcha alors de la jeune femme qui l'avait interpellé et lui demanda,

« Quand un homme part dans la nuit chercher de quoi réchauffer sa famille un soir d'hiver, les abandonne t'il ? Il laissa un temps à la villageoise pour répondre, mais celle ci, brusquement poussée sur le devant de la scène, s'empourpra et baissa la tête. Llanistar reprit donc pour la foule, Evidemment non. Il fait le nécessaire pour les protéger. C'est ce que je fais en retournant à la citadelle. Je le fais afin de reprendre mon combat : protéger tout Hyrule. Ganondorf a frappé ici il y a trois jours. Le mois prochain, il frappera à nouveau, peut être ailleurs. Je ne peux rester ici, mais mes soldats oui. Vous n'êtes pas abandonnés, vous n'êtes pas délaissés. L'armée de la princesse est un bouclier qui ne cessera jamais de vous protéger, soyez en certains. »

Après avoir fini de parler et jeté un ultime regard glacial aux plus provocateurs des villageois, Llanistar se retourna et ordonna le départ du convoi. Il espérait fortement qu'aucun de ces gens ne lui redemanderait de laisser ce Lanre partir. Sur ce sujet, ses arguments ne tiendraient pas longtemps devant une foule avide de justice pour leur héros. Mais apparemment son discours avait fait son oeuvre et les sujets de la couronne se dispersèrent.
Enfin, le convoi passa les portes du village et entra dans la plaine. En partant aussi tôt, le général espérait parcourir le plus de chemin possible pendant la journée, mais il leur faudrait tout de même cinq journée de trajet avant de passer la porte de la citadelle, et d'être enfin en sécurité... Si l'on pouvait s'estimer en sécurité prés de la Lionne.

Etant donné que le voyage allait être tout de même assez long, et monotone si Ganondorf ne les attaquait pas, Llanistar en profita pour demanda à un de ses officiers quel soldat avait aidé Link à capturer Swann Dragmire. On lui désigna un homme fort, roux et à la barbe conséquente. Le nordique ralentit alors l'allure et attendit que la colonne passe pour se retrouver à la hauteur du soldat. Il lui déclara alors, perdant son ton purement hiérarchique , et se détendant un peu,


« Enchanté, Abigail ! J'étais impatient de rencontrer l'homme qui a contribué à notre plus belle victoire durant cette bataille ! Il lui tendit alors la main en guise de respect et d'une manière à ce que le fait d'arme du soldat ne soit pas ignoré des autres qui les entouraient. L'armée avait besoin de symboles, Llanistar comptait bien lui en forger. J'imagine que vous devez être impatient de revendiquer votre succès devant la princesse ! Je pourrais vous y aider, je vous le dois bien. »

Llanistar n'avait pas l'habitude d'être aussi franc, mais l'exercice lui plaisait beaucoup. Il avait toujours plaisir à converser avec des soldats. Il éprouvait le même goût qu'eux pour les paroles directes et le même dégoût pour la flagornerie et les superficialités des grands nobles de cour. Quand à savoir ce que Abigail pensait de cette conversation privilégiée, le nordique n'arrivait pas à le deviner.


Songe Tristenuit


Inventaire

(vide)

[Je me permets de m'incruster pour un petit post <3 Mais comme j'ai pas de raison d'accompagner le convoi militaire depuis l'extérieur de la cage je ne m'attarde pas... u_u]

Finalement elle en était sortie indemne. Pourtant, malgré sa fuite, elle avait bien cru se faire littéralement réduire en miettes par ce qu'ils appelaient ici un Goron. Jamais avant d'arriver à Hyrule elle n'avait entendu parler de ce peuple, mais elle pouvait à présent attester de leur force. Sa gorge en souffrait encore. Elle avait résolu d'éviter le Mont du Péril à l'avenir. Heureusement, elle avait échappé au pire et elle avait eu le temps de récupérer quelques forces avant de quitter la montagne.

Une fois redescendue jusqu'au Village Cocorico, elle avait constaté de ses yeux la défaite des siens, et avait dû rester discrète, devinant bien vite qu'elle était à présent persona non grata. Elle ignorait à quel point son visage était connu, mais elle ne tenait pas à en faire l'expérience. À la place, un confortable magasin l'attendait bien loin de l'agitation de Cocorico. Pourtant, si elle ne comptait initialement pas s'attarder, quelques brides de conversations l'avaient retenue. Le Cygne Noir, la Lionne Noire, ... Quelques soient les qualificatifs, pas toujours très affectueux, qui faisaient référence à la jeune femme dans la bouche des villageois, elle avait bien vite compris que son amie n'avait pas eu l'occasion de fuir assez vite les combats. À la réflexion, elle ignorait même si la fuite faisait partie des plans de Swann. Quoiqu'il en soit, si la jeune femme n'avait pas été tuée, pas encore, elle était maintenant retenue prisonnière par la Garde.

Voilà pourquoi à présent, du haut d'un toit, à l'ombre d'une cheminée, une chouette effraie toisait de son oeil perçant la scène qui se déroulait en contrebas. La place noire de monde aurait pu la dissimuler efficacement sous sa forme humaine, mais elle n'avait pas souhaité prendre le moindre risque. Elle ne pouvait de toute façon pas intervenir pour le moment, tout ce qu'elle aurait réussi à faire, c'était rejoindre son amie en cage. Songe constata d'ailleurs qu'elle n'était pas seule dans son malheur. Elle ne connaissait pas la Prêtresse personnellement et ignorait beaucoup de détails de la religion hylienne, mais cette jeune fille était assez connue dans le Clan pour que Songe sache de qui il s'agissait. Leur compagnon d'infortune lui était inconnu. Même si elle avait peine à croire qu'il ait pu réaliser l'exploit seul, certains cris scandés dans la foule laissent entendre qu'il était à l'origine de la dépouille de l'énorme Dragon qu'elle avait trouvé gisant au milieu du Village une fois redescendue. Dépouille qu'à son grand regret elle n'avait pu approcher pour en prélever quelques ingrédients utiles à ses potions. Elle ne comprit pas ce que cet homme faisait là après avoir arrêté l'une des bêtes qu'ils avaient lancé contre le village, mais qui était-elle pour juger du contenu des prisons du Royaume ?

Le convoi était sur le départ, et la sorcière avait les informations qu'elle souhaitait. Il allait jusqu'à la Citadelle, où les prisonniers seraient enfermés. Le trajet était long, et sans doute était-il l'occasion inespérée pour une embuscade mais elle était seule. Elle ne voulait pas prendre le risque d'arriver trop tard en cherchant après les autres membres de son Clan, pour peu qu'ils soient en vie et en sécurité. Elle devait s'avouer les connaître à peine depuis qu'elle désertait la forteresse, elle ignorait quel accueil elle recevrait si elle les retrouvait et quel crédit ils lui accorderaient. En outre, elle n'avait jamais eu l'habitude de compter sur les autres. Aussi avait-elle décidé d'agir seule même si elle devait pour cela prendre son mal en patience. Heureusement pour elle, une idée avait germé dans sa tête. La chouette leva ses ailes, s'élevant agilement dans les airs. Rapide, elle traça sa route par dessus le convoi. Elle laissa échapper quelques cris stridents, espérant réconforter son amie, pour peu qu'elle devine sa présence, avant de s'élever encore plus haut dans le ciel, hors de portée des soldats.
Elle atteindrait la Citadelle avant eux, et elle aurait le temps nécessaire pour préparer l'exécution de son plan.


Swann


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(vide)

Un redoutable échec.

Les doutes de la dragmire s'étaient avérés ; et le Trône avait ainsi sombré dans une épouvantable bataille. Si les masures encore grisonnantes de cendres et de poussières témoignaient des ravages considérables causé au village, elles ne parvenaient guère à éteindre le feu de colère qui naissait de Swann. Mais ce n'était pas à cause de l'échec de cette attaque, qu'elle avait d'ailleurs anticipé, qui lui causait le plus de remords. Longtemps, elle ruminerait son impuissance au moment clef de son combat, là où tout autre combattant aurait frappé pour taire définitivement la menace. Le Héros s'en sortait bien ; et elle, elle en payait le prix. Trois jours durant, elle maudit son égo, sa fierté et ce simili d'honneur qui lui était insupportable. A la guerre comme à la guerre ! Elle aurait dû en finir, eusse cela lui coûter la vie. La vérité lui éclatait en face : jamais elle ne serait un soldat. Son orgueil lui commandait de tuer qui elle voulait, quand elle le voulait ; et non quand elle le devait.

Swann marchait tête basse, autant blessée moralement que physiquement. Son combat lui avait laissé une belle entaille au bas du dos, presque au niveau de sa hanche ; elle avait refusé les soins ; la nourriture - du pain rassis ? et puis quoi encore ! - qu'on lui donna lorsqu'elle était encore derrière les barreaux de sa petite cellule. Pour combler le tout, des frissons la prenaient régulièrement, si bien qu'une légère toux apparue le troisième jour ; et son sommeil était diablement agité.
La lumière du jour l'aveugla presque, et les cris de la foule l'assourdit. A peine parvenait-elle à marcher, gênée par les trop nombreuses chaînes qui l'entravaient. Elle s'amusa à l'idée qu'ils comptaient la conduire au Castel, là où tout avait commencé pour elle. Au fond, ce n'était pas plus mal, et c'était avec un entrain tout particulier qu'elle s'imaginait approcher de la Princesse. Pour tenter de la tuer, de nouveau, s'était-elle dit dans un premier temps. Mais à la vue de son échec face au Champion de Farore, il lui fallait imaginer les choses sous un nouvel angle, du moins autant que possible.

L'approche d'un homme en monture, qui projeta son ombre sur elle, la tira de ses pensées morbides. Elle releva son regard d'ambre et de gris pour rencontrer les iris du méprisable général hylien. Un opportuniste qui n'avait rien prouvé si ce n'est son incapacité à protéger le bas peuple de la colère de Ganondorf. Elle l'abandonna bien rapidement ; elle ne lui donnerait pas le plaisir de la voir douter, pas en cette journée ci. Elle imaginait facilement le malin plaisir qu'il allait prendre à la tourmenter, comme le laissaient présager ses paroles la nuit même de la capture. Ca aussi, elle l'appréhendait, plus que nul autre ; après tout, être Swann Dragmire, la Lionne Noire, la plus fidèle des filles de Ganondorf, avait un prix. Et sans doute allait-elle le payer dans les prochains jours.

Les mécontents parmi la foule se firent de plus en plus entendre alors que les trois prisonniers étaient installés un à un dans le chariot qui allait les conduire au Bourg. Rusadir essuya de vives critiques, faisant naître au coin de la bouche de la dragmire un sourire amusé. Mais elle s'attarda assez rapidement sur ses "compagnons" de voyage ; une enfant en pleine puberté tout d'abord, pour ce qu'elle pensa être la Prêtresse de Din ; et un rouquin à la barbe pleine qu'elle avait déjà croisé par le passé. Et puisqu'il était impensable qu'une enfant ait pu terrasser un dragon, si bénie soit-elle par les fausses déesses, elle en conclut que son adversaire d'une nuit était le fameux tueur de cracheur de feu dont elle entendait si souvent parler depuis sa capture. Mais là non plus, elle n'en croyait pas un traître mot... car aucun mortel ne pouvait lutter contre un dragon ! Ces rumeurs n'étaient que flatteuses ; elle en cracha un glaire par terre. Puis ses yeux se plantèrent comme des poignards sur la carcasse de cet étranger, avant qu'une grimace de dégout ne vienne entacher son visage.

« Tueur de dragon, c'est ça ? » Lâcha-t-elle, à la limite de l'écoeurement. Lentement, ses traits s'étirèrent en un sourire hautain, alors qu'elle espérait attirer l'attention du Ceald pour lui adresser un simple mot. « Foutaises. »

Enfin, le convoi se mit en route ; et que le doux hululement d'une chouette résonna aux oreilles attentives, et rassurées, de la lionne.


Lanre


Inventaire

(vide)

La voix du Cygne le tira à sa douleur. Il n'avait pas besoin d'être devin pour lire la honte et le dégoût que portait son regard, tandis qu'elle le toisait tant bien que mal, maintenue par des fers comme la pire des esclaves. Sans un mot, le Ceald la toisa à son tour, dominant l'oiseau fragilisé et affaibli qu'elle était. La pauvre n'avait plus grand chose à voir avec le félin qu'il avait affronté lors du Tournois d'Aegis. Fut un temps, elle lui avait semblé gracieuse, sensuelle et dangereuse. Désormais, si elle gardait un semblant de panache, elle lui apparaissait presque pataude, prisonnière qu'elle était. « Allez beauté. Avance. » Lança-t-il, juste après qu'elle ne l'ait insulté. Leurs regards se croisèrent et dans le vairon s'enfonça le vert-grisâtre de ses yeux encore légèrement décolorés par les toxines. Il n'avait pas besoin de discerner le sourire hautain qui scindait les lèvres de la belle pour le deviner, mais il fut soudain pris d'une intense envie de lui enfoncer le crâne d'un violent assaut du front. Juste assez pour la rétrécir d'une tête. Il n'espérait pas lui ôter sa suffisance, loin de là : simplement la pousser creuser la terre du talon. Avec assez d'insistance pour l'enterrer jusqu'au niveau des genoux.

Bien vite, la Dragmire se recula. Il n'était pas dupe et savait que les maillons de fer l'effrayaient nettement plus que n'avait pu le faire son regard. S'il était bien sûr d'une chose, c'est qu'ils partageait tout deux le même amour de la liberté. Sans un bruit, il grinça des dents, à mesure qu'il ne s'approchait des portes de bois, cerclées d'un alliage noir charbon. La tête lui tournait plus que de raison et il ignorait comment ses jambes le portaient encore. Dire qu'il trouvait Swann diminuée... Ah ! L'un comme l'autre faisaient peur à voir, en vérité. La faim ne lui avait pas encore creusé les joues, mais elle lui ceignait le ventre bien mieux que ne le faisaient les carcans que des hommes enfermés dans des cuirasses rutilantes lui avaient posé sur les poignets. L'espace d'une seconde, son regard s'arrêta sur celui qui les faisait enfermer. Il ne voyait que le dos de « Général » – un nom étrange s'il en est, mais ils semblaient tous l'appeler ainsi – mais tout dans la posture lui évoquait le Neìdr. La vision était certainement trompeuse (après tout, avant cet homme, seul Vaal'an avait su lui mettre le boulet aux pieds), mais il ne put s'empêcher d'y penser. Et tandis qu'il s'exprimait devant la foule, le rouquin cracha au sol, en signe de mépris. Un violent coup d'épaule l'invita à avancer de nouveau.

Il ne put retenir un frisson... pas plus qu'un grognement sourd. Plus que le haubert froid du milicien sur sa peau nue, c'était l'impétuosité de la charge qui lui arracha un grondement étouffé. Il n'en fallait pas plus pour réveiller une souffrance déjà loin d'être endormie. Sous les bandages de tissu blanc qui barraient son épaule et son pectoral (en suivant le tracé de la large plaie qui fendait son poitrail, depuis l'affrontement avec le Wyrm), sa chair, tantôt déchirée, tantôt broyée lui faisait presque regretter de ne pas être tombé sous les coups du Dragon. Il chancela, perdant le peu d'équilibre qu'il avait su conserver jusqu'alors. Puis, il tituba. Avant même qu'il ne comprenne, la terre se rapprochait déjà à une vitesse vertigineuse. Sur ses yeux se posèrent un voile, sans qu'il ne sache dire s'il s'agissait de ses paupières ou d'An Kegn, décidée à l'emporter vers Ifreann. Et tandis qu'il s'y attendait, la boue ne le gifla jamais : deux ses deux mains le Skaald s'était accroché aux barreaux qui encerclaient la geôle sur roues. La sueur poissait ses tempes, mouillait son front. Les deux côtes brisées, malmenées par le choc que venait de lui infliger le soldat lui tirèrent une grimace sombre. Jamais il n'avait connu pareille douleur et pour la première fois, il s'apprêtait à avancer sans broncher, presque assommé par la peine.

Pendu aux cages, le maraudeur s'accorda une seconde de répit, avant de se hisser tant bien que mal dans le chariot. Les chaînes qui tombaient de ses avant-bras cliquetèrent presque sans bruit, mais avec assez de force pour lui vriller brutalement les tympans. Déportant son visage sur le côté, comme pour se protéger, l'apatride pesta intérieurement contre les toxines contenues dans ses breuvages. Trois jours de jeûne presque complet n'avaient pas suffi à le purger tout à fait, il le savait pertinemment. Pourtant il était affamé. Tandis que son dos nu venait s'appuyer contre le fer noir de sa prison, il se promit de ne pas manger néanmoins. Pourtant, il savait pertinemment qu'il se mentait à lui même : s'il se trouvait capable de le faire, il aurait même dévoré une Arachne des marais. Avec beaucoup d'ale la chair de ces bêtes n'avaient pas si mauvais goût, après tout.


« La nuit est brève et la vie est courte. La liberté, une illusion. »

Le tintement lointain de chaines. Des mains la soulevèrent, poussèrent. Elle ouvrit les yeux, confuse. La lumière vive du jour l’ébloui. Voilà trois jours qu’elle balançait entre rêve éveillé et profond cauchemar, enroulée au fond de sa cellule ; oppressée par un corps déjà au bout de ses limites avant qu’elle n’ait pu le comprendre. Ses limites : ridicules. Pour la première fois depuis qu’elle sillonnait les routes fangeuses de son existence, elle s’était vraiment battue avec tout ce qu’elle pouvait donner. Elle avait puisé dans toutes ses capacités, effort après effort. Elle s’était battue avec ardeur. Insuffisant, bien loin de l’être. Et elle n’avait même pas vaincu un seul adversaire. Pitoyable. Et si seulement c’était tout. Elle avait abandonné. Elle avait lâché l’ombre qui voulait la sauver. Pourquoi ? Tout cela était absurde. Le souvenir était comme cristallisé. La montagne, ses yeux devenant troubles, ses mains glissantes, la tête heurtant la roche. Elle avait lâché et son dernier geste, avant d’être prise par l’obscurité, avait été de jeter sa seule arme, la dague… ses doigts l’avait cherchée, à sa ceinture. Elle l’avait jetée. Comme si elle savait ce qui l’attendait. Absurde. Elle devrait venir la récupérer. Reviendrait-elle ? Cette chose était sa malédiction ; pourquoi la portait-elle encore? Il y a longtemps qu'elle aurait du la jeter, et pourtant, elle restait collée à la petite prêtresse comme une maladie. La dague contenait le dernier souvenir de la chaleur humaine qui la protégeait jadis. Cette personne... son nom, son visage, sa voix, étaient perdus à jamais dans les méandres du temps. Tout ce qui restait était ce stupide couteau, celui qui avait tranché dans le vif de ses souvenirs, qui lui avait ôté cette chose qui lui manquait sans pouvoir le nommer. Absurde. Elle s'arrêta, trébucha.

Le corps humain est si faible... Mon corps est faible. Trois jours n'avaient pas suffit pour lui ramener toutes ses forces, bien loin de là ; de plus, pendant ce temps passé dans un état second, elle n'avait pris aucune nourriture. Ses yeux n'étaient pas... très clairs. Ou alors, tout était flou. C'est donc à peine si elle pris connaissance de la foule ou des soldats qui la toisait et c'est peut-être tant mieux. La faiblesse de la prêtresse n'avait rien de physique, à part un épuisement total. Le mal était dans son autre part, une blessure qui ne pouvait guérir seule.

Ils étaient triste, se tenant éloignés. Ils étaient partout, ramenant espoir dans le cœur des hommes. Mais tant que la fille refusait de les voir, ils ne pouvaient l'aider. Quelques fois, elle semblait deviner leur présence, et pourtant jamais elle ne s'ouvrait complètement à eux. Ils ne pouvaient l'aider.

Elle eut un seul mouvement brusque, quand elle sentit comme un appel lointain d'une flamme presque éteinte. Sous la terre elle le sentait battre, ce cœur. Cependant, elle ne put esquisser un geste, les membres prisonniers. Un autre aura cette tâche.
Un soldat la bouscula. Elle devait avancer. Vers où ? Oui, où allait-elle maintenant ? Une réponse flotta un instant dans son esprit. Qu'advienne que pourra. Elle serrait guidée par le destin quoi qu'il arrive...
Oh, vraiment ? Même si elle devait mourir, cela aurait un sens, car ce serrait la froide main du destin qui en aurait décidé ainsi. Tss. De jolies chimères...

L'enfant du feu secoua ses mèches cramés. Elle leva la tête vers le chariot qui devait la -les- guider vers leurs échéances. Aucune émotion* ne perçait ses yeux ambrés dans la lueur du jour. Ce n'est qu'une fois liée au fer qu'elle remarqua enfin les autres prisonniers. Tout le loisir lui fut offert de les regarder de plus près alors que dehors, la populace hurlait et qu'un homme -certainement important mais ça la prêtresse n'en avait cure, rien qu'une poussière de plus- essayait de la calmer. Il y avait là dehors beaucoup de personnes alors pourquoi se concentrer sur une seule ? Ces personnes dehors devaient la haïr comme ils avaient haï et craint son prédécesseur. Mais ils ne pouvaient vraiment pas craindre une petite fille. Cependant, la prêtresse ne pensait pas que tous les habitants de Cocorico étaient des têtes de cons. Écoutant silencieusement la foule se taire peu à peu, elle se dit qu'au moins un de ceux là dehors devait savoir que le monde était plus grand que le bout de son nez. Espérons.

Le monde a besoin d'action. Pas de vies gâchés inutilement, non, mais de changement.

Leur carrosse s'ébranla et partit. L'enfant détailla soigneusement la lionne noire, qu'elle n'avait eut encore l'occasion de voir de plus près. Elle était d'abord surprise de sa présence -sans pour autant le montrer- puis envisagea les possibles conséquence de ces faits, leur sens. Le corps de la jeune femme montrait un épuisement profond et quelques blessures ; psychiquement, d'après la lueur de ses yeux, elle était à la fois inquiète et confiante. Comme si elle savait ce que lui réservait l'avenir proche mais qu'elle avait aussi une confrontation interne, un problème à régler. Etant elle-même pas au mieux de sa forme, la petite fille de Din ne pouvait pas lui être d'un grand secours.

Elle essaya néanmoins de croiser le regard sauvage de la fille du passeur, pour lui dire... quoi exactement? Qu'aurait dit Dahlia? Tiens, encore une pensée absurde. Pourquoi pensait-elle à celle-là dans un instant pareil? Herlym ne pouvait mettre des mots décents sur ses émotions. Peut-être quelque chose de bien religieux comme "la déesse te protège" mais elle avait la conviction que ce cygne sauvage n'était pas d'une croyance absolue en les déesses -ce que la fille voulait transmettre à la grande femme était peu être un peu plus de force pour l'aider? Et quand bien même celle-ci se foutait bien de cette enfant... quand bien même.

La croyance avait fanée depuis longtemps chez un nombre bien trop grand d'Hyliens. C'était la faute de l'Eglise. A force de vouloir imposer une vision bien trop étroite et avec une gérance pitoyable de leur organisation, le clergé trainait l'image des déesses vers le fond. Impardonnable. Ceux qui se croyaient encore pour les envoyés des dieux il y a quelques années essayaient maintenant de sauver vainement leur gloire et prestige sous la forme d'une inquisition sans queue ni tête. Ce qui attirait les foules étaient la sûreté et la promesse d'un lendemain, pas la violence gratuite. Et ce n'étaient certainement pas les prêtresses qui étaient responsables du déclin de l'institution sacrée, ou en tous cas pas deux d'entre elles. Elle, prêtresse de Din, marchait sur sa propre route. Ce qu'elle devait faire ne lui était pas encore si clair mais elle se devait d'être auprès de ceux qui auraient besoin de la main de la Déesse de la Force. La fille vêtue de Bleu, elle, cherchait à secourir la foi en se tenant près du peuple, à l'écoute de leurs peines. La Verte était la vipère de Cet Homme, un peu plus que son chien mais pas de beaucoup. Et maintenant elle avait disparue. Tout était la faute de cet Homme, de cette vieille momie. Avec un tel homme à sa tête, pas étonnant que le peuple perde toute croyance!

D'une oreille lointaine, l'enfant des flammes écouta l'échange des deux autres. Perdue dans ses pensées, elle se réveilla soudain à l'évocation du mot "Dragon" et son intérêt ainsi éveillé, elle regarda le rouquin qui partageait leur cellule. Elle ne saisissait vraiment pas la raison de sa présence mais qu'importe, tant pis. Poussiéreux, l'air étranger, lourd. Pas quelqu'un qui pourrait venir à bout d'un dragon. Pas d'un vrai. Parlant dans un murmure, elle ajouta:


"Le roi de la montagne est un montre de pierre et de lave, qui habitait les profondeurs. Mais ce n'est pas un Dragon. Un enfant aurait pu en venir à bout."

Disant ces mots, ses yeux s'attardèrent un instant sur l'homme avant de le délaisser. Elle se tut et ferma les yeux, écoutant le roulement des roues sur la route, les voix d'hommes à l'extérieur, le tintement de chaînes, encore. Elle était prisonnière. Elle n'avait jamais été libre. Jamais. La liberté n'est qu'illusions. Les relents d'un rêve lointain l'emportèrent.
[Gomen pour le retard, du à un manque grandiose de motivation... *=mode Wensday Addams on*]

Ce compte est un compte narrateur : les personnages joués par le narrateur ne peuvent pas être utilisés par les joueurs ou joueuses dans leur post (sauf autorisation d'un admin) et les jets de dé du narrateur sont contraignants.



Abigaïl


Inventaire

(vide)

Une pluie fine s'abattait doucement sur Cocorico lorsque le convoi militaire se mit en route. Si fine, en soi, qu'Abigaïl mit du temps à s'en apercevoir. Du haut de sa monture qui avançait au pas, le soldat avait l'impression de laisser derrière lui la plus grande partie de lui-même. Le bâtiment qu'il occupait dans le Fief n'avait pas été épargné par les armées du Malin, mais si sa demeure était restée à peu près intacte, il ne pouvait malheureusement pas en dire de même pour la petite boutique d'apothicaire qu'entretenait Ad', son frère d'armes (et futur beau-frère, s'il parvenait toujours à courtiser sa sœur cadette, avec une boutique détruite...)

Depuis que le Fléau de Din s'était achevé, la reconstruction avançait lentement mais sûrement, et ce dans tout le bourg. Comme la grande majorité des soldats, Abigaïl s'était mêlé aux civils pour tenter de rebâtir par-dessus les décombres. La boutique d'Ad' était passée en priorité, mais inquiet de l'état critique de certains bâtiments, dont les piliers avaient été affaiblis par les incendies, il lui avait vite fallu faire un choix. Partir pour la Citadelle à un moment aussi crucial lui paraissait donc un abandon, presque un acte de traîtrise pour cette ville qui avait besoin de toutes les paires de mains à sa disposition, mais sa loyauté allait avant tout à sa Majesté. Aussi ne se retourna-il pas, alors que son cheval Grison suivait le défilé. Pas même une seule fois. Et sa stature restait droite, et ferme, fière de la direction que l'armée prenait à présent.

Trop loin dans la rangée pour apercevoir le général qui les menait, mais également trop loin pour garder un oeil sur les étranges prisonniers qu'ils escortaient, Abigaïl se retrouva face à ses propres réflexions. Il ne s'attendait pas à retourner à la Citadelle de sitôt, depuis qu'il avait été déchu de son statut de Garde Royal. Il ne savait pas vraiment si la perspective le réjouissait ou non. Après tout, c'était à Cocorico qu'il avait refait sa vie ; il ne connaissait plus grand monde en contrebas du château non plus, maintenant que sa soeur Jéhanne - sa soeur Jennia - était retournée colporter dans leur village natal, avec le retour du beau temps. Mais peut-être pourrait-il retrouver la soeur d'Ad', se dit-il soudain. Aalis. Elle habitait bien dans la Citadelle, en compagnie de cet étrange garçon comédien dont il avait oublié le nom. Luc ? Lucas ? Les nouvelles de Cocorico avaient déjà dû leur parvenir... Ils devaient s'inquiéter pour eux. D'autant que ni Ad' ni lui n'avaient vraiment songé à envoyer de leurs nouvelles, tout occupés qu'ils avaient été avec la boutique ravagée.

Bercé par la cadence stable de son cheval, le visage assombri par les soucis qui le préoccupaient, le soldat ne remarqua pas tout de suite que les rangées devant lui s'écartaient pour contourner - ou laisser passer - une monture bien précise. Lorsqu'il leva les yeux de ses rênes fermement maintenues entre ses mains gantées, il fut bien surpris de reconnaître son supérieur hiérarchique. Un peu confus, dans un premier temps, il se retourna brièvement, le temps de s'assurer que les rangs derrière lui ne s'étaient pas dissous. Les hommes derrière lui se contentèrent de le fixer en retour, l'air tout aussi intrigués que lui-même.


« Enchanté, Abigaïl ! » Le salua le général Llanistar, et toute l'attention de l'homme de Cocorico revint à celui-ci. Le rouquin ne savait pas même qui avait indiqué son nom à son supérieur. Le cheval de Llanistar se calait sur le pas ferme et régulier de Grison, ce qui confirma ses doutes premiers, d'autant plus lorsque l'homme de la Citadelle déclara : « J'étais impatient de rencontrer l'homme qui a contribué à notre plus belle victoire durant cette bataille ! »

Le ton franc et la voix portante du général ne manquait pas d'attiser la curiosité des soldats alentours. Un peu embarrassé, mais très peu stupéfait par ce qui lui arrivait - après tout, l'armée avait le don de créer des héros aussi promptement qu'elle pouvait les effacer de l'Histoire - Abigaïl s'empara de la main que lui tendait son homologue. Sa poigne était ferme contre la sienne, comme une assurance de respect, une reconnaissance de guerrier à guerrier. Et malgré la réputation que lui forgeait cet unique geste - réputation qu'il n'était pas sûr d'apprécier à sa juste mesure, car il ne méritait pas une telle considération, pas quand il avait laissé le Héros faire le plus gros du travail - le garde de Cocorico se dit qu'il appréciait cet homme. Supérieur ou pas, Llanistar ne se montrait pas condescendant avec ses hommes. Son expression détendue, presque amicale, était sincère.

« C'est trop d'honneur, » répondit le soldat en tout honnêteté. Il ne pensait pas que son assistance temporaire au Héros du Temps pèserait assez pour lui valoir l'intérêt de ses supérieurs, et surtout pas lorsque le Héros en question n'était pas présent pour recevoir des honneurs à la hauteur de son exploit.

« J'imagine que vous devez être impatient de revendiquer votre succès devant la Princesse ! Je pourrais vous y aider, je vous le dois bien. » Affirma alors le Général Hylien, et Abigaïl eut l'impression de sentir peser sur lui tous les regards ébahis de ses frères d'armes autour de lui. Sa Majesté ouvrait sa salle d'audience à tous les petites gens, mais rares étaient les soldats qui l'avaient réellement rencontrée. La plupart des compères du rouquin étaient loin de se douter que lui-même avait déjà côtoyé leur souveraine par le passé, bien qu'il fut jeune et qu'il fut un simple intermédiaire. Abigaïl s'était toujours montré extrêmement laconique sur ses anciennes fonctions à la Citadelle.

Le soldat se tint très droit sur sa selle, ne sachant quoi en penser. Bien sûr, il avait de quoi se réjouir d'une telle attention. Cependant, il avait du mal à s'y faire, alors que la veille encore, il se contentait de servir son petit quartier hétéroclite, sans rien demander de plus qu'une reconstruction plus prompte et plus efficace.


« Vous me devez rien du tout, sieur général, » finit-il par déclarer, et ses yeux pers croisèrent ceux du Nordique sans flancher, abrupts dans leur honnêteté. « Je mérite pas plus que tous les gars qui se sont battus ce soir-là. » Il ne cherchait pas à faire porter sa voix volontairement, mais comme il n'avait pas pour habitude de baisser le ton, puisqu'il n'avait rien à dissimuler aux autres, il semblait s'adresser tout autant à son supérieur qu'aux soldats qui les entouraient.

Mais ce n'était pas la modestie qui le faisait parler, et encore moins un manque de confiance en soi. Seulement un désir de précision, une question de technique, et une réalité dans les offensives que les hommes n'aimaient pas retenir lorsqu'ils rédigeaient leurs mythes guerriers :
« J'ai épaulé le Héros, c'est vrai. Mais un type comme lui, face à une guerrière comme elle, l'avait pas bien besoin d'aide. Trop rapide, la Dragmire, pas possible de la toucher avec une armure sur le dos. Y'avait que le Héros pour la suivre quand elle esquivait. » Le Héros, qui n'était pas si lourdement équipé en ce soir fatidique. Ce combattant hors-pair qu'Abigaïl avait pu évaluer de ses propres yeux. En voilà un que la Reine devait remercier avant tout autre, se dit le soldat, et à cela, il sut exactement ce qu'il comptait faire, une fois que leur convoi serait arrivé au Castel Royal.

Il inclina de la tête en signe de respect face à l'autorité de son supérieur.
« J'ai bien un truc à revendiquer auprès de Sa Majesté. Mais c'est pas pour moi. C'est pour lui. Le Héros. Je l'ai pas revu depuis qu'il m'a laissé la prisonnière entre les mains. Vous savez ce qu'il est devenu ? »

Pourquoi le Héros ne les accompagnait-il donc pas vers la Citadelle d'Hylia ? Telle était la véritable question qu'Abigaïl aurait voulu poser. Mais il n'avait personne à qui l'adresser, car personne hormis les Déesses aurait pu y répondre correctement. Chacun marchait sur sa propre voie, et celle-ci restait indéfiniment obscure pour les autres ;  le Héros devait avoir ses raisons, et peut-être ne les avait-il pas partagées.


Llanistar van Rusadir


Inventaire

(vide)

Un instant, Llanistar resta figé sur sa monture, devant l'humilité de la réponse d'Abigail. Il y avait quelque chose de déroutant d'honnêteté et de simplicité chez ce soldat, de déconcertant même. Pareillement félicité par un général, n'importe quel homme de troupe sans noblesse aurait sauté sur l'occasion de se faire bien voir, surtout auprès de la princesse elle même ! Et pourtant... Il suffit d'un regard au nordique et d'un peu de son don d'empathie pour se rendre compte que Abigail ne semblait pas animé par des arrières pensées nébuleuses ou par de la fausse modestie. Tout ce que Llanistar put lire en lui, c'était une sincérité désarmante.

Le général en ressentit d'autant plus une sympathie et une estime rare envers cet homme qui préférait rappeler les mérites de chacun plutôt que d'attirer la gloire à lui. C'était une espèce rare que ces vrais humbles, que la vanité ne parvenait pas à toucher et que le soucis de vérité pouvait étouffer lorsqu'il n'était pas satisfait. Rare, et précieuse, cette espèce... Répondant sur le même ton, afin qu'il soit tout aussi entendu, le nordique rétorqua, cordial,


« Je ne doute pas que chacun de vos frères d'armes aurait accompli son devoir avec autant de zèle, mais les faits restent tels : c'est vous qui avez affronté la lionne. »

Llanistar sourit en pensant que Swann pouvait peut être l'entendre depuis sa prison mobile. A la simple pensée de la Dragmire mal assise dans ce chariot cahotant sur la route, ses chaînes lui enserrant les poignets, le général ressentait un grande plaisir, coupable certes, mais qui le soulageait presque du poids de la fatigue et de ses séquelles.
Abigail reprit alors la parole, évoquant le rôle décisif du héros du temps et son propre poids, qu'il jugeait faible en comparaison. Le nordique s'en retint de pouffer. Evidemment, à côté de Link, personne ne tenait la route, Hyliens comme étrangers, Dragmires comme Royalistes. La lionne était dangereuse mais pas assez pour tuer pareil héros. Llanistar tomba d'ailleurs d'accord avec l'analyse d'Abigail la concernant : agile, insaisissable... Cependant le général se souvenait encore de leur duel à la vallée gérudo, où il était parvenu à l'empoigner dans ses gantelets d'acier. A présent, la situation était semblable, sauf qu'elle n'avait plus les moyens de s'enfuir. Plus cette fois.


« ...Le Héros. Je l'ai pas revu depuis qu'il m'a laissé la prisonnière entre les mains. Vous savez ce qu'il est devenu ? »

« Je l'ai croisé depuis. » Llanistar s'abstint un instant d'en dire plus. Il ne savait trop à quel point révéler son lien particulier avec Link le servirait ou inversement. Pour un homme avec son genre d'appétit, dans un monde hostile à cette idée, admettre une proximité avec un autre revenait à donner un indice, même infime, de trop. Et pourtant, en dehors de quelques pensées irrépressibles, le nordique n'éprouvait rien de semblable à ce qui l'unissait au chancelier des arts. Conscient néanmoins que Abigail devait attendre plus de lui qu'un long silence, il acheva, « Ne vous inquiétez pas pour lui, il se portait déjà assez bien lors de notre entrevue. Il est fait d'un bois qui ne cède jamais. Peut être bien comme vous. »

Le général eut un nouveau sourire, franc, et donna une tape amicale sur l'épaule du soldat avant de relever la bride de sa monture, l'intimant par cela à accélérer le pas. Avant d'aller retourner reprendre la tête de la colonne, il eut ces derniers mots pour Abigail, « Je vous invite à rester quelques jours au château, une fois le convoi arrivé. Nous pourrions avoir besoin de vos talents là bas. » Et il partit au trot sans attendre de réponse. Après tout, qu'y avait il à répondre à un ordre ?

* * *

Après cinq jours de voyage sans incident notable, Llanistar s'autorisa enfin un peu d'apaisement, lorsque les hauts murs de la citadelle apparurent à l'horizon. Il les attendait avec impatience, ces remparts qui signifiaient autant la fin du voyage que l'assurance de voir la lionne pourrir entre quatre murs de pierre. Et dans tout le convoi, la tension baissa d'un coup, puisqu'à mesure qu'ils parcouraient le reste du chemin, les soldats voyaient s'éloigner le risque d'un raid Dragmire sur leur troupe relativement vulnérable. Llanistar savoura l'instant lorsqu'il demanda à son aide de camp,

« 3 sonneries de cor. Il ne faut pas qu'ils manquent le spectacle. »

Le soldat s'exécuta et l'âpre mélodie jaillit de la corne jusqu'aux murs, où le général pouvait déjà apercevoir de l'activité. Apparemment, la nouvelle de son retour était bien parvenue jusqu'à la cité, tout comme les bonnes nouvelles l'accompagnant. Rapidement, il vit le pont levis s'abaisser et en sortir une troupe de cavaliers ; des chevaliers royaux et des officiers avec à leur tête l'homme à qui Llanistar aurait confié sa vie sans hésiter. Arrivé à sa hauteur, Holon Lencast le salua dans les formes, ce à quoi le général répondit en sautant de sa monture et en l'étreignant lorsqu'il l'eut imité. Qu'importait le protocole alors qu'il achevait un voyage qui le laissait épuisé et puant le cheval ?

« La cité entière semble vous attendre, général. » Lui indiqua Holon après qu'ils eurent reprit leur route. Comme d'habitude, le chef des forces spéciales s'exprimait avec un sérieux et une précision précieuse, imperturbable, « Mais j'ai déployé suffisamment de forces pour que la foule ne ralentisse pas le convoi dans le bourg. Une fois au château, tout est en place pour empêcher l'évasion des captifs. Néanmoins, le Pontife a déjà fait pression sur la Couronne pour que la prêtresse lui soit remise. J'ignore encore si il a obtenu gain de cause. »

Llanistar hocha la tête à chaque nouveau renseignement, s'efforçant de tout intégrer au mieux. La réaction du chef religieux n'avait rien de très étonnant, mais le nordique était réticent à l'idée de laisser sa jeune captive entre ses mains : soit il serait trop conciliant et la prêtresse serait impunie, soit il serait trop dur et l'idée de s'en prendre à une enfant dérangeait fortement le Rusadir. De toute manière, l'affaire n'était pas de son ressort. Zelda déciderait, peut être en tenant compte de son avis, peut être pas.
Une fois arrivé aux abords de la cité, les pages que Holon avait amené avec lui se mirent à donner de la trompe, sur un air militaire mais trop dur et trop sombre pour l'oreille de Llanistar, qui leur intima,
« Les garçons, voyons ! Un air plus entraînant ! » Sur son ordre, la mélodie devint joyeuse, tout en restant cadencée et royale. C'est ainsi musicalement accompagné que la troupe fit son entrée en ville.

La traversée du bourg fut riche en émotions de toute sorte pour le général. Des deux côtés de la voie vers le château s'était massée une foule bigarée d'homme et de femmes, de jeunes et de vieux, de riches et de pauvres, qui acclamaient les soldats, jetaient des fleurs sur le passage des chevaux et des légumes pourris sur le chariot. Llanistar ne put s'empêcher de se rappeler des triomphes impériaux auxquels il avait eu droit dans sa vie passée. Bien sûr, ces cérémonies d'alors étaient alors dédiées à ses succès, alors que les Hyliens célébraient bien d'avantage la bravoure de leurs soldats, mais c'était la même euphorie collective qui s'emparait d'un peuple et de ses protecteurs. En réalité, Llanistar aurait été mal à l'aise d'entendre son nom scander comme autrefois. Cette fois, c'était celui de Zelda qui revenait le plus souvent, bien qu'il entendit également des gens lui demander où se trouvait le Héros, ce à quoi il répondait par un sourire rassurant.
Lorsque le convoi s'engagea sur la route qui menait au château, Llanistar souffla enfin de soulagement. Ces effusions de joie étaient enthousiasmantes et le rendait un peu plus optimiste sur la conduite à venir de la guerre, mais elles l'avaient épuisé. A se tenir droit et noble quand on est solicité de toutes parts, on brûle rapidement ses dernières forces, le nordique venait d'en faire le rude constat. Mais enfin, la première herse se releva devant eux, et le convoi entra dans l'enceinte du castel royal. Ils étaient arrivés.
Tandis que Swann Dragmire et le tueur de dragon étaient conduits à la prison, un chambellan de Zelda vint avec une escorte s'emparer de la personne de la prêtresse, que Llanistar observa avec résignation s'éloigner de lui. Il ne savait qui y perdrait le plus : elle, ou le royaume.


* * *

« Alors, confortablement installée ma dame ? »

Llanistar était accroupi, un sourire mauvais aux lèvres, le regard sur la cellule toute particulière de Swann, jouissant pleinement de la situation. Il laissa un de ses doigts glisser sur les barreaux qui fermaient le trou où était enfermée la fille spirituelle de Ganondorf. En cet instant, c'était lui le félin qui jouait avec la souris et le général en profitait à mesure de la frustration qu'il avait éprouvé pendant des mois entiers. Des mois où sa haine pour la lionne n'avait fait que grandir à mesure que ses actions meurtrissaient Hyrule et son peuple. Des mois où il se trouvait parfois hanté par la vision de ses hommes morts dans la tentative d'assassinat de Zelda par celle qu'il avait vaincu mais pas abattu lors de la bataille de la forteresse.
Il ne s'attendait pas à une réponse de sa part. Le nordique avait fait baillonner la Dragmire alors qu'il la couvrait de chaînes serrées fortement, autour de ses poignets, de ses chevilles, de son cou. Llanistar avait exigé de ses hommes un secret absolu car ce qui se passait dans les prisons ne devait pas parvenir à la princesse. C'était la première fois qu'il faisait des cachoteries, le mot était bien choisi, dans le dos de sa suzeraine. Mais Zelda avait un coeur bon, trop pur pour faire ce qu'il fallait pour vaincre. Le nordique était bien décidé à la servir au mieux, c'est à dire en se salissant les mains pour elle si nécessaire. Il passa sa main de métal à travers les bareaux, saisit sa captive à la machoire et serra, comme il l'avait fait au village, jusqu'à ce qu'elle en éprouve une douleur intense.


« Je te briserais. Je briserais ton regard fier, ton beau visage, tes jambes agiles, tes griffes précises... Tu es entré ici lionne, tu en sortiras chaton inoffensif, après tout nous avoir dit sur ton cher père. »

Le général se releva et fit signe à ses hommes de quitter la pièce, après quoi il les suivit, non sans avoir jeté un ultime regard mauvais rehaussé d'un sourire trop joyeux à l'attention de Swann. La première nuit, elle résiderait dans ce trou, trop étroit pour s'allonger ou même s'asseoir, trop petit pour se tenir debout. Ce genre de prison avait de quoi rendre fou, de douleur et d'épuisement. C'était bien ce sur quoi il comptait.
Le lendemain, à une heure choisie au hasard, il la fit transferer vers une autre forme de cellule. Une cage suspendue au plafond où Swann pouvait, cette fois, s'asseoir. Néanmoins, une chaîne assez longue reliait ses pieds au sommet de la cage, et régulièrement, un garde actionnait un mécanisme pour en ouvrir le fond. Alors, la lionne chutait, retenue par les pieds, tête en bas. De quoi réveiller le plus grand dormeur. Ensuite, la prisonnière était redressée et la cage refermée... Jusqu'à ce que le garde recommence. A intervalle irrégulier. De quoi plonger dans une profonde paranoïa.

La seconde nuit, Llanistar, sans aller la voir pour autant, ordonna qu'elle soit enfermée dans une cellule cylindrique, dont le sol très glissant était incurvé en pente vers le centre. A cet endroit, sous des barreaux de métal brûlait un feu ardent. La chaleur chauffait les barreaux à blanc, rendant tout contact immensément douloureux. Et puisque le sol tendait à faire glisser vers cet endroit, aucun sommeil n'était permis.

Le troisième jour, le rapport que lut Llanistar lui indiqua qu'il fallait ralentir les tourments de la captive, au risque de mettre sa vie en danger. De mauvais gré, le général s'y résolu et alla lui même sortir la lionne de sa cellule de feu. Il jubila de la voir affaiblie, crasseuse, alors que lui profitait à nouveau du confort du château depuis son retour, et avait retrouvé une santé et une apparence digne de son rang. Il la conduisit sans ménagement et dans un silence complet jusqu'à une cellule plus classique.
Là était enchaîné à un des murs le tueur de dragon que Llanistar aurait bien voulu placer autre part, peut être même en dehors de la prison, puisque les soupçons qu'il soit un criminel était minces. Mais il s'était opposé en cela à la rancoeur du noble que cet étranger avait blessé lors de la bataille. Lord Gatrayn était issu d'une famille fortement impliquée dans la défense du royaume, depuis plusieurs générations. Sa voix était écouté, ses plaintes prisent au sérieux. Et visiblement, celui ci supportait très mal son agression et en tirait une rancune tenace contre le rouquin. En attendant qu'il soit calmé, Llanistar n'avait pas d'autre choix que d'affirmer à l'égard du captif une fermeté qui ne lui plaisait pas.

Lorsque Swann fut enfin enchaînée à son tour, en plusieurs points du mur, afin de ne prendre aucun risque, Llanistar s'attarda sur elle, sur son corps affaibli. Il lui enserra la poitrine de sa poigne, caressa faussement une de ses hanches avant de la frapper. Enfin, il lui murmura,
« Savoure bien ce repos, il sera de courte durée. » En ultime provocation, il lui ôta son baillon et sorti en précisant à Lanre, « Désolé de t'imposer sa compagnie, mais bientôt, elle sera incapable de parler. Profite de ta langue, Swann, tant qu'elle est encore tienne ! » Et la lourde porte de fer se referma, plongeant la cellule dans l'obscurité.


Swann


Inventaire

(vide)

« Tu es maudite, voilà tout. »

Les minutes étaient devenues des heures ; les heures, des jours ; les jours, une éternité. Fiévreuse et en manque de sommeil, la dragmire avait perdu le compte du temps. Parce qu'elle s'attendait à découvrir l'enfer, elle avait refusé d'être en condition de l'affronter. Elle n'arrivait déjà plus à se souvenir la façon dont elle avait été traîné comme une moins-que-rien dans la première cellule. Elle crut à un rêve - ou une hallucination - lorsque le Général passa la voir, un rictus malsain dessiné sur son visage. Il lui parla, du moins, elle le crut. Lui dit qu'il la briserait. Qu'il la changerait en adorable chaton. C'était trop théâtrale pour que cela fusse vrai, pensa-t-elle quelques secondes, ou peut-être quelques minutes, plus tard. Elle n'était déjà plus certaine d'être réveillée, en vérité. Tout ce qu'elle sentait, c'était cette chaleur intense qui se dégageait de son corps, et... une sorte de pince, lourde, énorme, qui lui lacérait continuellement le crâne. Elle ferma les yeux, malgré l'inconfort de sa petite cellule.

« Ne crois-tu pas que c'est un juste prix à payer, quand, comme toi, on prend la vie des gens, Swann de Villarreal ? »

Lorsqu'elle les rouvrit, elle avait la tête en bas. Le sang lui remontait au cerveau. Ses membres étaient engourdis. Elle avait la désagréable impression d'une énorme gueule de bois, dorénavant. Elle n'avait jamais dormis ; pas depuis son incarcération. Et sa perception de son environnement était pour le moins nulle, jusqu'alors.
Pendue par les jambes, elle tenta de se remémorer les récents événements ; histoire de ne pas devenir complètement dingue. « Ta gueule, petite », grognait Bakar. Elle se rappelait de ses coups. De ses tortures, aussi ; mais plus encore, de son sourire mauvais. A l'époque, on ne lui posait même pas de question. Elle se rappelait d'elle-même, suppliant qu'on l'épargne. Alors Bakar frappait, jusqu'à ce qu'elle se taise, ce qui arrivait généralement après une ou deux côtes cassées. La douleur éprouvée lorsque la magie venait ressouder ses os était pire encore ; pare qu'elle savait que le lendemain, l'homme reviendrait. Et il frapperait de nouveau.

« C'est quoi, ça, "Cygne Noir" ? »
« Mon nom de scène. »

Ici aussi, on ne lui posait pas de question. Pas encore, tout du moins. Qu'attendait-il, d'ailleurs, l'illustre Général Etranger ? Qu'attendait-il, le vertueux soldat hylien, pour décharger sa colère et sa haine ? A quoi rimait cette... torture ? Pourquoi lui faisait-il ça ? Il l'avait ; elle ne pouvait pas s'enfuir. Elle ne le voulait même pas. Où irait-elle ? Qu'y ferait-elle ? Par les astres, voilà qui était amusant : elle posait davantage de question que ses tortionnaires.

La mort ; la vie. Swann ignorait jusque là l’existence d'un troisième état situé à peu près entre les deux. Elle était consciente, mais ne bougeait presque plus ; son cœur battait faiblement et son souffle était irrégulier. Et elle n'était pas bien certaine de vivre pour autant. Souffrait-elle ? Elle n'en savait trop rien. Parfois, elle avait mal ; parfois, elle était trop mal pour avoir mal. Et parfois... Non. Elle attendait. Son heure, son jugement. Mais ni le tortionnaire, ni la Faucheuse, ne venait. A croire que cette salope avait encore besoin d'une tueuse douée pour prendre quelques vies. « Je suis la Mort ! » aimait-elle à dire à ses adversaires. Plus que par vanité, c'était par fatalité qu'elle le disait ; elle n'en tirait aucune gloire. Ni même une quelconque fierté. Mais elle faisait ce qu'elle savait faire de mieux, parce qu'on ne lui avait pas appris autre chose, voilà tout.

« Bienvenue parmi les dieux, Swann Dragmire. »

Que pourrait-elle bien pouvoir dire à propos de son père, en fait ? Et depuis combien de temps ce feu était-il allumé ? Elle avait déjà assez chaud comme ça ; que voulaient-ils en faire, dorénavant ? La cuire et la dévorer ?
On l'avait encore changer de cellule ; et dans celle-ci, elle ne pourrait y fermer l'œil de crainte de brûler vive. Cette chaleur... Bon sang ! Cette étouffante et incandescente flamme ne cesserait-elle jamais de trancher les ténèbres ? Elle était une demoiselle des ombres et des flammes... mais à ce point... peut-être pas. En fait, trop fatiguée, il lui arrivait de s'assoupir ; une demie-seconde seulement. Et son pied valsait dans les flammes ! Aussitôt, elle se réveillait en sursaut. Sa jambe n'avait rien, mais elle avait eu une frayeur. Au bout de la cinquième, elle hurla à l'aide. Au bout de la septième, quand elle comprit que personne ne viendrait la sortir de cet enfer, elle versa quelques larmes.

« Et maintenant, Héros ? Un seul coup me suffit. »
« Essayes un peu, pour voir ! »

Peut-être aurait-elle dû frapper ; certains l'auraient fais, certainement. Des soldats, rompus aux armes, rendus aigris par les batailles. Des faibles. Elle n'en était pas un. Et Link ne l'avait pas fais non plus. Parce qu'il se doutait qu'elle affronterait une expérience pire que la Mort ? Elle doutait que le garçon aux cheveux d'or soit aussi mauvais que cela. Mais après tout... elle s'était déjà trompé une fois à son sujet. Bizarrement, elle gardait espoir que le Héros reste... un héros, au fond. Ou quelque chose qui s'en rapproche un peu, au moins. Même de loin. Cela la rassurait ; elle avait aimé le combattre.

Ces récents souvenirs n'arrivaient pourtant pas à la calmer, malgré le malin plaisir qu'elle avait pris à se frotter à cet adversaire. Ses larmes coulaient encore sur son visage maigre, défiguré par la fatigue, recouvert par la crasse, luisant de transpiration. Elle était à bout de nerfs, littéralement, mais étrangement pas désespérée ; elle savait qu'on la sortirait de là avant la fin. L'Etranger le lui avait bien dit : il souhaitait en retirer des informations. Le temps lui parut beaucoup plus long le troisième jour - ou la troisième nuit, d'ailleurs, elle ne savait plus trop. Davantage encore quand elle eut finit de pleurer. Entre hallucinations et mauvais rêves, les voix de la Pernicieuse et de Bakar continuaient de résonner dans son crâne, comme pour lui intimer de ne pas laisser tomber, de poursuivre le combat.

Mais contre qui ? Les hyliens, encore ? Les zoras ? Ses anciens compagnons de Rédemption ? Ou bien sa propre famille qui la laissait pourrir dans cet endroit sombre, sale, insalubre, humide. Etait-ce un traitement digne de l'aînée des enfants dragmires ? En son fort intérieur, elle savait qu'elle valait mieux que cela, qu'il fallait être tordu pour lui faire subir toutes ces choses. Etait-ce sa vengeance pour l'avoir menacé l'autre nuit ? La Princesse était-elle capable de tels supplices ?

Finalement, les grilles grincèrent et on la sortit de cet endroit. Elle ne le voyait pas vraiment, au début. Elle se sentait simplement traîner sur le sol, comme un corps déjà éteint que l'on irait jeter à la fosse. Mais ce n'était pour ne la conduire que dans une nouvelle cellule, encore une fois. On l'enchaîna au mur. On lui parla, encore, d'une voix qu'elle ne connaissait que trop bien dorénavant, et qu'elle estimait trop entendre ces derniers jours.

Les formes devenaient plus nettes, tant et si bien que les traits de son ennemi lui apparaissaient de mieux en mieux les uns après les autres. D'aucun dirait que l'Etranger était particulièrement prudent avec elle - il suffisait d'observer les soins qu'il apporta à l'enchaînement de l'Enfant du Malin. Swann en tira un presque sourire, discret, sans pour autant être en mesure de le défier du regard. Cet homme la craignait comme personne, à n'en pas douter. D'un côté, elle s'en sentait flattée. D'un autre... elle ne s'en félicitait pas vraiment puisque cela lui valait un séjour plutôt désagréable.

~


La Lionne Noire revint à elle.

Doucement, ses paupières se soulevèrent pour enfin observer l'endroit où l'on avait menée. Pour la première fois depuis longtemps, son cœur battait à un rythme régulier, bien que son corps soit toujours aussi affaibli, ainsi que sa lente respiration. Elle ignorait le temps de repos dont elle avait bénéficié ; tout juste s'était-elle rendu compte d'avoir pu sommeiller en paix. Elle ne savait pas vraiment non plus à quoi ce revirement était dû. En fait, elle en venait même à douter d'avoir vécu l'expérience des cellules précédentes. Avec sa fièvre, moins virulente mais toujours aussi présente, elle avait pu délirer. Elle ne savait plus trop ; elle ne voyait clair que depuis son réveil. C'était comme ces rêves qui ont l'air plus vrais que la réalité elle-même.

Revigorée d'une nouvelle énergie, elle s'autorisa un effort conséquent pour se redresser. Tout en s'appuyant contre le mur, elle poussa vivement sur ses jambes pour arriver à ses fins ; des douleurs vives lui lacérèrent le corps. Des crampes, des courbatures, bref tous les symptômes d'un corps en manque d'exercice physique, d'eau, de nourriture et de soin. Qu'elle puisse se maintenir debout était déjà un exploit compte tenue de sa méforme.

Une vive douleur la lança à la hanche ; Le contre-coup d'un long et rude combat. Elle s'en tirait bien, d'ailleurs. Elle avait pour habitude de finir avec une ou deux blessures mortelles de plus, aussi était-elle contente d'avoir pu rester prudente. Au moins un peu. Et si la plaie ne s'infectaient pas, elle le devait entièrement au pouvoir qui la hantait. Une maigre consolation ; elle aurait préféré être agonisante et que ses frères viennent la chercher. Mais pour ce genre de... qualité, elle devrait chercher ailleurs, de toute évidence.

Plusieurs minutes s'étaient écoulées depuis qu'elle avait repris connaissance ; et ce n'était qu'après un long moment qu'elle remarquait enfin son compagnon d'infortune. Elle ne sourit pas. Elle n'en avait pas la force, ni l'envie ; après tout il aurait été mal avisé de se moquer d'un homme fort, rompu aux affrontements, dans sa condition.
Lanre, l'autre finaliste du Tournoi, l'homme aux multiples surprises - le coup de la dague enchanté, la dragmire n'en revenait toujours pas. Mais que faisait-il ici ?

Il lui fallut un moment pour se rappeler de brèves images du voyage dans le chariot, dans lequel elle s'était retrouvé avec lui. Le... Tueur de dragon. Ahah ! C'en était presque pitoyable, bien qu'elle n'oserait certainement pas prendre en pitié un guerrier qui l'avait poussé dans ses derniers retranchements comme il l'avait fais. « Salut », maugréa-t-elle. Elle n'était pas d'humeur spécialement maussade ; elle avait juste la gorge sacrément enrouée. Elle fut d'ailleurs assez vite prise d'une quinte de toux violente, qui la plaqua contre le mur et la força à se rasseoir au sol.

Après plusieurs secondes pour s'en remettre, elle laissa se déplier ses jambes et tourna nonchalamment la tête en direction du rouquin, de nouveau. Très lentement, un sourire amusé se dessina sur son visage maigre et marqué. Elle resta un instant comme ça, à contempler le rouquin, qu'elle connaissait très peu, mais chez qui elle retrouvait constamment un air sombre, taciturne. « T'as une sale gueule, tu sais ? » Glissa la dragmire pour tenter de détendre l'atmosphère, alors qu'elle se doutait bien n'être pas de première fraîcheur en l'état actuel.

Et puis, vu que le rouquin semblait décider à se placer sur sa route par une quelconque volonté divine - Ahah ! connerie - elle devait bien essayer d'en apprendre un peu plus à son sujet. Et puis, il était son premier contact depuis un moment, si l'on mettait de côté les soldats et leur général.

« Pourquoi t'es là ? » Continua-t-elle, décidée à ne pas lâcher l'affaire. Après tout, il lui fallait bien tuer le temps, jusqu'au prochain supplice.


Lanre


Inventaire

(vide)

Sur sa langue et sur ses lèvres, un goût acre, tandis que gémissaient les chaînes. Sur sa peau, une poussière aux relents acides. Devant ses yeux, un voile noirâtre. Un loquet grinçait, çà ou là, et les plaintes de marauds semblaient cogner murs et barreaux. Comme dans l'espoir de les écarter. Il grimaça, en jaugeant les fers qui lui ceignaient les poignets. Les carcans, serrés, lui mordaient les poignets avec l'insistance d'un chien perdu et affamé. Reliés au plafond par de lourds maillons, ils visaient davantage à lui interdire tout un pan de la pièce, plutôt qu'à l'immobiliser. La main gauche toujours sur son avant-bras droit – encore ouvert, après l'affrontement avec le Wyrm –, le Ceald cracha, de dégout autant que de rage. D'aucuns parmi les siens, plus poétiques qu'il ne l'était, se seraient peut être demandé si sa salive suffirait à faire fondre la pierre. Rares étaient ceux plus haineux que lui, en l'instant.

Son dos, appuyé contre la roche de sa geôle, glissa doucement sans qu'il ne l'en empêche. Peu à peu le rouquin finit par s'asseoir, repensant à l'homme qui s'était présenté à lui, plus tôt dans la nuit. Son visage défiguré ne l'avait pas marqué tant que ses mots. « Tu ne sais rien, pauvre sauvageon. », avait-il grimacé, en s'approchant. Derrière lui se tenaient deux hommes qui le dardaient d'un regard vilain. Leurs hauberts, leurs camails et leurs uniformes salis par l'exercice et le combat juraient avec les tissus brodés qu'arborait leur maître. « Tu ne sais rien, mais tu sauras bientôt. On ne s'attaque pas impunément à moi. On ne salit pas mon nom ainsi. Pas sans conséquences. » À chaque mot, l'homme faisait un pas. Par dessus son nez morcelé et sous ses arcades brisées luisaient deux yeux animés par une colère sourde. Presque autant que la sienne. « Je te croyais mort. » Siffla le malandrin. Il eut tout juste le temps de voir venir l'acier avant que le sang n'inonde sa bouche. Quand le grès caressa méchamment sa joue, il comprit qu'il avait perdu l'équilibre. « C'est toi qui est mort. J'y veillerais. Zelda m'offrira ta tête. » Le défiguré le toisa avant d'aboyer sèchement sur les deux soldats. Les deux hommes se regardèrent brièvement avant de sortir de la cellule. Doucement mais sûrement, l'étranger se hissa jusqu'à parvenir à se rasseoir, encore sonné. Il parvenait à peine à distinguer les quillons de l'épée qui l'avait frappé.

Il grogna lourdement en réalisant que son agresseur, goguenard, quittait la cellule. « Ne t'inquiète pas sauvageon. On se reverra bien assez tôt. » Articula-t-il tant bien que mal. De toute évidence, sa mâchoire avait souffert aussi, pour qu'il peine autant à parler. En s'aidant de ses chaînes, Lanre se releva. Sa gueule le brûlait plus que jamais, d'un feu qu'il ne connaissait que trop bien. Le paria fixa les deux gardes qui s'étaient installés sur une table, non loin des grillages, rageur et humilié, avant de cracher le fer et le sang qui demeuraient sur sa langue. Celui-là n'avait plus rien de sa saveur naturelle, plus rien de son fumet. Bien au contraire : il puait. Il puait le joug et la servitude, deux compagnons qu'il s'était pourtant promis de ne plus jamais croiser.
*

L'eau s'écrasa contre la pierre pour la millième fois, sans réussir à la creuser. Il se retourna comme il le pouvait, éreinté. La douleur l'avait maintenu éveillé pendant tout un pan du trajet, qu'il n'avait pas su quantifier. La faim le tenaillait encore, tandis que son être finissait seulement de purger les toxines qu'il avait ingéré avant de se jeter dans la bataille. Il renifla, avant de se retourner à nouveau, en proie à un sommeil agité. Dehors, par delà les barreaux, les deux croupiers étaient secoués par un seul et même rire gras. Les dés roulaient sur les lattes en bois qui composaient leur table de fortune. Un peu plus loin, un détenu quémandait à boire et à manger. Une fois de plus, l'apatride se retourna, incapable de ne pas songer à la terre battue qu'il roulait parfois dans ses mains avant de monter rejoindre l'arène, contraint et forcé. Il n'avait pas porté de chaînes depuis. Pas depuis l'incendie de la demeure d'Aifric Aodhan, pas depuis les galères. Encore à moitié assoupi, il revoyait les flammes qui léchaient la bâtisse. Il les entendait crépiter, se souvenait distinctement des hurlements des habitants. Les chevaux hennissaient moins fort que les enfants ne pleuraient. Il pouvait presque voir les larmes qui coulaient sur leurs bajoues, avant de s'écraser sur le plancher poussiéreux de la masure. Ploc, ploc.

Il se réveilla en sursaut, tandis qu'une mille et unième goutte s'essayait à la creuse de la roche. La sueur perlait çà et là sur ses bras nus, poissait le lin dont on l'avait habillé à son arrivée. Il haletait, cherchant l'air, avant de réaliser qu'il n'était plus allongé. Un noir profond l'entourait, dans lequel il ne décelait rien : pas la moindre lumière ne perçait dans les prisons d'Hyrule. Et s'il n'entendait plus les singeries des deux hommes, les lamentations funestes continuaient. « Du pain... Rien qu'un peu de pain ... », soufflait-on par là-bas. Un peu plus loin, il croyait entendre le bruit du fer qui cassait les os, mais il n'en était pas sûr. « Peste ! — », marmonna-t-il dans une barbe qui gagnait déjà en ampleur. Déjà ses mains partaient à l'assaut des piloris de fer noir. Les chaines rugissaient, à mesure qu'il ne s'acharnait sur les pinces qui lui mordaient les poignets. Sous ses ongles, ses doigts fatigués se poissèrent rapidement d'un vermeil sombre. Les mailles qui le maintenaient prisonnier feulèrent encore, plaintives. L'eau s'écrasa de nouveau sur le sol nu, de concert avec le grincement d'un lourd battant de porte. « Tu va finir par la fermer ?! Retourne pioncer, pisse-froid ! T'auras du pain si on retrouve le marmot qu't'y voulais égorger, sur la place ! » Lanre se recula à la recherche d'une couverture sombre pour le camoufler aux yeux et à la torche du soldat qui s'énervait sur le geignard un peu plus loin. Une deuxième porte croassa,. Dans le silence de mort, il n'était pas dur d'entendre un pauvre homme solliciter la pitié de son bourreau. Le fouet résonna tout de même. Trois fois. Le vagabond grinça des dents.

L'homme passa sans qu'il ne puisse véritablement le détailler. La torche ne projetait qu'une faible lueur, tout juste suffisante pour marquer son visage à la manière d'un masque sévère et rougeoyant. Au bout de quelques minutes, les pas du griveton avaient cessé de retentir dans les couloirs. Les oubliettes s'étaient à nouveau parées du mutisme qu'elles affectionnaient tant. Lui, il ne l'avait pas remarqué. Sa tête bourdonnait bien trop pour qu'il y prête encore attention.

Si la faim et la fatigue avait suffit à éloigner la douleur, cela n'avait duré qu'un temps. Il poussa un râle en tâchant de se repositionner. Le même que celui d'un ours blessé qui tirait tant bien que mal sur des muscles meurtris. Son épaule racla la pierre, tandis qu'il essayait vainement de s'arracher à la peine. Son échine le faisait frémir tout entier. Pour retenir un cri véritable, le maraudeur ficha ses dents dans ses gencives, aussi profondément qu'il ne pouvait encore. Peu importait que le sang n'irrigue son menton, pour peu qu'il garde le silence. Jetant deux suaires de chair sur ses yeux, il laissa son crâne glisser sur la paroi froide et rugueuse. Sous l'étoffe, il lui semblait que le plaie qui barrait tout un pan de son pectoral et de son abdomen s'enflammait. Comme si le feu du Wyrm qu'il avait tué cherchait à venger son maître et à le consumer de l'intérieur. Involontairement, il laissa passer un souffle, saccadé par la rage et la souffrance. Sa vue se brouillait et sa tête lui tournait. Pour un peu, il aurait pu croire qu'un monstre allait lui percer le torse et s'en échapper, avant de le dévorer. Peut être le Wyrm l'avait maudit ? Sans doute. Sans doute allait-il mourir, à son tour. Car nul ne défie les Seigneurs des Cieux, les Gardiens sous la Montagne. Une quinte de toux le secoua. Il manqua de hurler, sitôt que ses crocs s'éloignèrent de ses babines. Ses doigts ensanglantés partirent à la recherche d'une faille, entre les roches, grattant sans rien trouver d'autre qu'un peu plus de sang. Sa tête s'alourdissait de seconde en seconde, tandis que son front se couvrait d'une sueur luisante et tiède.

Il n'y voyait déjà plus très clair, quand il s'en prit à la chemise de bure qui couvrait partiellement son poitrail. Ses ongles griffèrent le tissu, sans ménagement, avant que ses poings ne se referment sur le col. Sans même y réfléchir, il tira. L'habit l'irritait, glissant sur les bords de l'escarre. Les fils s'y accrochaient, se mélangeaient à la chair malmenée, déchirée, broyée. Un nouveau râle perça ses lèvres, alors que les coutures craquaient une à une. Il tira encore, jusqu'à libérer complètement la profonde entaille que lui avait laissé le Wyrm. De chaque côté de ses flancs pendaient désormais les restes du tissu qu'il avait arraché. Son torse nu dévoilait une profonde entaille que les soldats avaient refusé de toucher, quand le Général et ses hommes avaient amené les prisonniers. L'estafilade partait du haut de l'épaule gauche et suivait une courbe presque rectiligne jusqu'au sommet de l'abdomen. Les bords passaient près du téton, sans pour autant le déchirer. La carne, dénudée par les écailles du Saurien, suintait autant qu'elle ne brûlait. Il n'y avait pas de pus, et pourtant tous les hommes d'armes qui avaient pu voir la lésion croyaient voir la peau d'un mort. La chair semblait prendre la couleur qu'arboraient les Draugar, nécrosée et noircie. À l'image du voile qu'il avait posé sur son regard.
*

Il plissa les yeux en entendant les murmures de quelques uns des détenus. Il n'aurait su dire s'ils étaient respectueux, craintifs ou tout simplement stupéfaits. Ce qui les faisait tant réagir demeurait hors de sa portée, dans l'immédiat, les liens qui le maintenaient au plafond l'empêchant de s'avancer trop près des barreaux. Agacé par tous les bruissements autant que par le pas lourd et rythmé qui s'approchait (il ne désirait aucune visite, sinon celle de la liberté), il reporta son attention sur l'écuelle qu'on lui avait apporté au premier couché de soleil. Ou de lune, il n'aurait su dire : les geôles n'avaient pas de fenêtres. La gamelle de bois était vide depuis des lustres, mais personnes n'avait jugé bon de la remplir à nouveau. Il saisit la coupole entre ses doigts et la ramena vers ses yeux, observant l'objet. Dans ce monde fermé ou il était privé de tout, le moindre élément pouvait s'avérer d'un certain intérêt. Sans hésitation, il fracassa l'assiette contre une des dalles mitoyennes à celle sur laquelle il restait assis. La jatte se brisa en cinq morceaux inégaux. Certains étaient pointus, d'autres semblaient plutôt ronds. D'autres encore n'avaient pas de forme comparable à ce qu'il connaissait. Il soupira, avant de porter son dévolu sur trois d'entre eux, qui lui semblaient les plus intéressants. Le Ceald referma sa main sur les copeaux de bois, avant d'en attraper un dernier, entre le pouce et l'index.

Quand le Général se présenta – il avait fini par comprendre que ce n'était pas là son nom –, le brigand leva la tête de son ouvrage. L'homme traînait un cadavre derrière lui, mais lui jeta un regard. Naturellement, le rouquin soutint les yeux du nordique, le visage fermé, les traits sévères. Au fond de ses pupilles (qui peu à peu, regagnaient un coloris plus naturel) flambaient les braséros de sa colère, similaires aux foyers d'un Dragon. « Passe ton chemin. » Siffla-t-il, hargneux et irascible. Il avait déjà été une bête de foire, qui se battait pour le bon plaisir d'autres hommes. Cela ne saurait recommencer. Sa poigne se referma un peu plus sur son crayon improvisé, jusqu'à le briser, mais le soldat ne se laissa pas démonter. Sans un mot, il entra, tirant le corps à sa suite. L'espace d'un instant, Lanre observa la silhouette que le Rusadir remorquait. Il ne la reconnut pas de suite, mais il sut immédiatement qu'il connaissait cette femme. Son regard détailla brièvement le profil de l'invitée – de toute évidence, si on la menait jusqu'à une cellule, elle vivait encore – et parvint à en deviner l'occupation principale : la guerre.

Il se hissa sur ses jambes du mieux qu'il pouvait, encore un peu chancelant et troublé par le mal qui l'avait envahi la nuit précédente. Le temps qu'il parvienne à se relever, l'officier avait déjà scellé la Mo'oi dans l'acier. Il la caressa rapidement, avant de la frapper et de sortir en proférant quelques mots qui échappèrent à l'étranger. « Tu es bien lâche... — », tança ce dernier, non sans cracher au sol. Sans avoir la moindre pitié pour cette femme qui gisait à ses côtés, attachée comme un porc était fixé à une broche, il lui jeta un dernier regard, avant de s'éloigner.

Une voix le tira à nouveau de ses esprits. Un « salut. » maugréé par une femme brisée. Il ne répliqua pas, mais lui décrocha un regard plus dur qu'il ne le souhaitait (bien qu'il ne souhaitait rien de particulier. « Tu ne t'en sors pas mal non plus, beauté. » Grimaça-t-il, sans se moquer d'elle. Il lui avait fallu un instant pour la reconnaître, au vu de l'état dans lequel on l'avait laissée, mais sa voix avait su l'aiguiller : s'il connaissait cette femme c'était parce qu'il s'était battu avec. Un des duels les plus violents qu'il avait du mener, au demeurant. Avant qu'il n'ai l'occasion de renchérir, Swann commença à l'interroger. Le visage de Lanre se referma une fois de plus, contrarié à l'idée de répondre à un interrogatoire. Particulièrement en ne sachant pas quoi expliquer. Après un long moment, il finit par se dérider. Son regard alla se perdre vers les chopes de gnoles des deux soulards, affalés sur la table depuis le départ de Llanistar. « Demande-leur. » Cracha-t-il l'air mauvais, la voix menaçante et le regard méchant, à la manière d'un serpent. « La réponse m'intéresse autant que toi », ajouta le non-Hylien, sans quitter les deux hommes des yeux. Dès lors qu'il serait dehors, car il sortirait, il les éventrerait. La forteresse tout entière puerait les boyaux s'il le fallait, mais il les éventrerait. Cela ne faisait pas le moindre doute et tout dans son attitude le trahissait. Il ne cherchait de toute façon pas à le cacher.

"Et toi, qu'est-ce que tu fous ici ?" S'enquit-il à son tour, ramenant lentement son regard sur Swann. « Tu semblais plus agile et plus adroite, la dernière fois que je t'ai vu. » Lâcha-t-il sobrement, dévisageant la Dragmire, avant de laisser ses yeux courir le long de sa silhouette et des chaînes qui l'entravaient. « J'ai du mal à croire qu'il t'ai attrapé. » D'un mouvement du menton, il désigna la direction qu'avait emprunté l'officier. Il ne savait pas si la Lionne Noir saisirait la perche qu'il lui tendait, et quand bien même il n'était pas particulièrement curieux d'entendre le récit de sa capture (quoique... Depuis son combat contre Aedelrik, la jeune femme l'intriguait), il n'ignorait pas non plus que l'information serait vraisemblablement sa meilleure alliée jusqu'à ce qu'il parvienne à sortir. Le regard toujours porté sur ce qu'il croyait être la sortie, il finit par lâcher une vraie question. « Déjà foutu les pieds ici ? » Le peu qu'il savait de Swann était suffisamment éloquent quant aux ennemis qu'elle avait pu se faire. En un sens, tous deux n'étaient pas si différents.


Swann


Inventaire

(vide)

La dragmire soupira encore une fois.

Elle était lasse de ce système corrompu jusqu'à la moelle dans lequel les mauvais hommes - et femmes - s'excitaient à exercer le peu de pouvoir dont ils disposaient de façon outrancière. Si le rouquin ignorait les raisons de sa présence dans ces geôles, il devait être victime d'une erreur judiciaire ou de la volonté propre d'une de ces personnes cancéreuses qui pullulaient dans le royaume. La première hypothèse étant à écarter - une faute étant facilement, et rapidement, réparable, il devrait déjà être dehors -, ne restait que la seconde. Et malheureusement, il y avait trop de pommes pourries dans ce château pour que Swann puisse donner un nom à son compagnon d'infortune, pour qu'une fois sorti de ce lieu sordide il puisse savoir vers où se diriger. Elle en connaissait bien quelques uns - parfois même avait-elle été amené à travailler avec l'un d'eux -, mais elle les imaginait mal enfermer quelqu'un pour le plaisir. Ce devait être une autre histoire, dont elle n'était pas au fait, de toute évidence.

La Belle glissa sa main dans sa chevelure nouée, sale et crasseuse, alors que son regard allait se perdre sur deux soldats ivres, accoudés à une table à quelques mètres de sa cellule. « Je leur demanderai, l'ami. Et ils cracheront le morceau », lâcha-t-elle avec un fin sourire complice. Elle n'aurait, en temps normal, aucune raison d'apporter son aide à cet inconnu. Mais la jeune femme était loin de vouloir moisir ici, et elle connaissait les capacités de guerrier de Lanre ; aussi pouvait-il devenir un atout dans sa manche si elle venait à trouver un moyen de s'échapper. Elle devait sympathiser, coopérer. Là était sa seule chance de ressortir en un morceau, un jour.
Elle sortit finalement la main de sa tignasse et dévoila au grand jour ce qu'elle en avait récupérer : une minuscule fiole, à peine plus épaisse qu'une brindille et pas plus grand que la moitié de son auriculaire. Elle la déboucha très vite, et en bu le contenu translucide : une puissante potion adrénergique. La bougre n'en avait que quelques gouttes, mais cela lui suffirait à supporter bien mieux les conditions extrêmes qu'on lui imposait depuis son arrivée ici.

« Tu as bien raison... », souffla-t-elle les yeux fermés et la tête penchée en arrière. Un rictus amusé lui barra le visage, tandis qu'elle rabattait son regard dans la direction du Ceald. « Je suis plus rapide qu'eux tous réunis, c'est vrai », lâcha-t-elle sans raconter toutes les péripéties qui l'avaient conduite ici. Et vu que Lanre n'avait pas l'air d'être con comme un balais, elle se doutait qu'il comprendrait assez vite ; la vraie interrogation n'étant pas "comment" elle avait finit par se faire capturée, mais bien "pourquoi".
Elle abandonna néanmoins son vaniteux sourire alors qu'elle se remémorait ce qu'elle venait de traverser, ainsi que ce qu'il lui restait à supporter avant de pouvoir sortir de cet enfer. Elle doutait user de la bonne méthode... néanmoins, elle restait confiante de pouvoir arriver à ses fins.

Une vive douleur à la hanche la lança, ce qui la crispa, alors qu'elle regardait dans la direction indiquée par le chasseur. Une unique entrée ; une unique sortie. C'était ce qu'un homme très porté sur la bouteille lui avait raconté, une fois. Un habitué, bien qu'elle avait du mal à croire pleinement les récits d'un vieil ivrogne. « J'ai visité les appartements du haut, une fois ou deux », glissa-t-elle faiblement, alors qu'elle observait encore avec attention la porte. « De là à dire que je connais bien la maison... je n'ai jamais eu droit à une visite guidée », dit-elle avec humour.

Pour autant, rire était la dernière chose qu'elle avait de faire. Car derrière ce masque d'insouciance, Swann se demandait jusqu'où le Rusadir était prêt à aller pour lui soutirer la moindre bribe d'information qu'il estimerait lui être utile. C'était, finalement, la seule inconnue de l'équation ; car si elle pouvait imaginer sans mal que la plupart des gardes la sous-estimeraient, le Général faisait preuve d'une grande prudence à son égard. Mais aussi, et surtout, de cruauté. D'autant que la jeune femme pensait réellement ne rien savoir de plus que ce tous savaient déjà de Ganondorf, mis à part le démon qui l'habitait et qui constituait une force autant qu'une faiblesse. Mais elle n'y voyait pas là un élément à prendre en compte pour établir une stratégie militaire.

Une fois que Llanistar se rendrait compte de cela, qu'allait-il lui faire ? Vu la cruelle façon dont il la traitait, elle ne se faisait guère d'illusion sur son sort ; il en viendrait certainement par la tuer, à petit feux. Et il y prendrait certainement un malin plaisir. Il avait quelque chose de mauvais, de terrifiant. Une malveillance certaine qu'elle aurait préféré fuir, non pas par peur mais par précaution. Depuis cette sombre nuit de neige et son affrontement à la Forteresse, cet homme avait selon toute vraisemblance changé. Si un jour l'Enfant de Ganondorf avait pu prédire cela, elle ne s'y serait certainement pas frotter aussi souvent.

« N'ai aucune crainte. Nous sortirons bientôt d'ici », reprit-elle en glissant ses yeux vairons sur le Ceald. « J'ai une amie sur le coup. Sois patient. »

Ses pensées se tournèrent vers sa sœur sorcière, Songe. Si elle n'était plus très impliquée dans le Trône des Dragmires, elle n'en témoignait pas moins d'une grande dévotion à l'égard de son amie, et c'était réciproque. Elle l'avait reconnu, lors du départ du convoi, environ une semaine auparavant. Elle savait qu'elle ne la laisserait pas tomber ; ce n'était pas son genre. Dans le cas contraire, elle n'aurait jamais céder à ses multiples demandes durant tout ce temps, quand bien même les dangers qu'elle avaient eu à braver parfois étaient grands.

« Comment va ton bras, l'ami ? » Glissa-t-elle, à moitié fière de son œuvre lors du Tournoi d'Aegis. Elle espérait qu'il ne lui tienne pas trop rigueur ; elle savait la fierté des hommes très délicate. Mais elle avait l'étrange sentiment que Lanre ne faisait pas parti de cette catégorie.


Lanre


Inventaire

(vide)

Le cuir déchira la chair dans un son macabre. Le Ceald ferma instinctivement les yeux, non sans revoir quelques unes des scènes qu'il avait pu vivre sur la galère. L'odeur de sel, le froid, les crissements du bastingage... Il grinça des dents avant que le prisonnier ne crie pour la troisième fois. Son regard dévia sur sa camarade d'infortune, alors qu'elle tentait l'assurer de leur évasion prochaine. Il soutint son regard vairon avec le sentiment que ces yeux à la fois ambre et gris lui demandaient tout l'inverse de ce qu'elle pouvait dire. Si de la langue et de la bouche, Swann l'incitait à la patience, les flammes qui brûlaient derrière les perles de fer et d'or trahissaient une forme de fébrilité qu'il comprenait au mieux. « Je n'ai pas peur. » Siffla-t-il simplement, dardant la Lionne d'un regard que les narcotiques avaient enfin abandonné. Sans laisser le temps à la brune de répliquer, il enchaîna. « Et je ne suis pas sûr d'attendre ton ami. » D'aucuns douteraient probablement, à la place du rouquin. Il n'avait ni plan, ni les ressources nécessaires à la fondation d'un. Pourtant, le ton sans appel du paria était clair : peu importe les barreaux, les chaines et les gardiens, il finirait dehors. Sur un monceau de cadavres au besoin, mais dehors.

Le vert-de-gris se déporta justement sur l'un des soldats qui accompagnait l'homme qui l'avait traîné dans la poussière de la geôle. Assoupi, celui-ci tenait encore fermement sa bouteille d'ale, à trois quart vide. La morve coulait de son nez et collait un peu plus au tissu de son uniforme délavé à chacun des ronflements lourds qu'il lâchait. Son comparse fixait une carte qu'il n'avait pas l'air de comprendre. Le vagabond ne pouvait que l'apercevoir, sans en deviner le moindre des traits. Une question lui brûlait les lèvres quand elle s'enquit de son état. « Ça va. » Glissa-t-il sobrement, avant de retourner chercher les yeux de la Dragmire. « Pas de quoi s'inquiéter. Ça n'est qu'une cicatrice de plus. » Souffla-t-il, avant de détailler sa malheureuse compagne. « Et ta jambe ? Un cygne cloué au sol, c'est un cygne mort, beauté. » Cette espèce de nonchalance, qui accompagnait le malandrin en permanence, pouvait passer comme une menace. Il ne cherchait pas à revenir sur leur affrontement : la belle de Villarreal l'avait vaincu une fois et chez lui la notion d'affrontement retour n'existait pas. Chaque combat était trop définitif pour laisser aux belligérants une deuxième chance. S'il ne se serait probablement pas débrouillé de la même façon si les règles du tournois permettaient de tuer – une interdiction qui l'avait beaucoup surpris après qu'Aedelrik les ai inscrit tout deux –, il ne niait pas la victoire qu'elle lui avait arraché.

Plusieurs questions continuaient de chauffer ses lèvres mieux qu'un brûle-gueule. D'habitude peu bavard, il y avait pourtant tant de choses qu'il souhaitait demander à la jeune femme. Derrière les crocs qu'elle montrait, il la savait fatiguée. Sans savoir pourquoi, il lui semblait qu'elle était déçue, presque attristée. « Je suis Swann Dragmire de Villarreal, putain ! » Hurlait-elle auparavant. Un silence s'installa, une seconde ou deux, avant que le fouet ne claque encore et toujours, réveillant l'outre à vinasse affalée sur la table. « Tu n'as jamais vu les geôles. » Cracha-t-il, en même temps qu'un peu de sang qu'il gardait en bouche. Les dalles déjà sombres ne s'offusquèrent pas d'une nouvelle tache carmin. « Mais tu connais les gens d'ici. Assez pour les combattre. C'est ce fouet que tu leur reproche ? » Lanre ne craignait pas le fouet plus que l'épée ou la hache. Il avait enduré les trois à de nombreuses reprises et son corps en portait encore les traces, marqué par la guerre et le sang comme un livre par l'encre et la plume. Jeune, trop peut-être, il avait finit par comprendre que la douleur était à la vie ce que le sacrifice était à l'affection. L'un demeurerait toujours le marqueur de l'autre. « Tu étais de celles qui lâchaient les morts sur le village », souffla-t-il à nouveau, tourné vers la Dragmire. Il se souvenait pertinemment du colosse d'os et de flammes qu'il avait jeté à terre, dans la boue. Il se souvenait également de la femme qu'il avait du tirer des débris, sous la cage thoracique drapée de flammes et de crânes fendillés. « Pourquoi ? » La question tonna simplement. Un des soldats s'était tourné vers eux un peu avant et éclata d'un rire gras, les toisant de derrière les barreaux. L'apatride ne s'arrêta pas. Reniflant, sans dissimuler le mépris qu'il avait pour les morts-qui-marchent, le Ceald fixait la fine-lame. « Que t'ont-ils pris pour que tu fasses marcher les morts ? » Avant qu'un des deux ne réponde, le verre se brisa sur le fer, éclaboussant les deux détenus d'un fond de chasselas rance et épais.

"Bouclez-là un peu, v'lez bien ?!" Mugit l'un des deux hommes. « Ferme ta gueule Pierrick, c'est-y-là de la truandaille. Un sottard, une puterelle, laisse-les aller avec leurs conneries. » Siffla le deuxième, les yeux toujours rivés sur sa carte. « En plus tu parles trop fort, j'arrive pas à m'concentrer sur eul'objectif inscrit là d'ssus. » La langue du deuxième homme claqua, alors que sonnait le reproche. « C'est-y que, Hermance, la merdaille parle de morts pas morts... » Commença le fameux Pierrick, en fuyant le regard de son camarade, qui le coupa en lui jetant une flasque au visage. « Hé, pendard, arrête ça ou je t'étripes ! » Beugla-t-il, visiblement agacé en attrapant son sax de guerre. « 'Coutes-les plutôt discutailler de conneries pour gamins. Et ça, ça s'doit être surveillé... » Hermance jeta un regard noir à Pierrick. Lui non plus ne croyait pas à toutes ces sottises qu'on déclamait pour garder les enfants sages et la piétaille pleine d'espoir. Un Dragon ? Des revenants ? Rien de plus que des artifices, des fards. Rien de tout ça n'existait vraiment.

Lanre passa la main sur son visage, épongeant tant bien que mal l'alcool qui humidifiait son front, ses joues et sa barbe. Sans un mot, il fixa les deux soldats qui se menaçaient l'un l'autre. L'un avait tiré sa lame, l'autre conservait sa hache à portée de mains. « Je reconnais, siffla le maraudeur, ils ne sont pas les plus sympathiques ni les plus futés. » La colère ne déformait pas sa voix, bien qu'elle fut perceptible. Le ton était froid, cassant. Pour un peu, on aurait pu croire qu'une lame lui avait poussé à la place de la langue. « Cela étant... » Reprit-il, visiblement toujours contrarié. Son regard chercha celui de Swann tandis que derrière les barreaux, le ton s'échauffait de plus en plus. L'irascibilité des deux hommes, si elle l'agaçait, leur offrirait peut-être une porte de sortie. En laissant sa phrase en suspens, il tâcha de s'avancer jusqu'à pouvoir ramasser un pan de la bouteille exposée. Sa main se referma sur le goulot. Le verre griffa sa peau sur quelques pouces tandis qu'il serrait les doigts sur l'objet. Sans prêter attention à l'égratignure, il ramena sa masse improvisée jusqu'à un coin sombre. L'utiliser de suite serait vain, mais l'état dans lequel se trouvait sa partenaire et les derniers mots du Général laissait sous-entendre qu'il reviendrait à un moment ou à un autre. Autant être prêt. « Tu disais avoir des amis sur le coup. Ce sont ceux qui te laissent pourrir ici ? » S'enquit-il, essuyant sa paume ensanglantée sur les restes de sa tunique : le pantalon de toile qu'il n'avait pas déchiré.


Llanistar van Rusadir


Inventaire

(vide)

« Je viens voir les prisonniers. »

L'homme qui venait de descendre dans les profondeurs de la prison, avait passé deux salles de gardes et trois portes de sécurité avait l'air sévère des gens impatients qui n'appréciaient pas de perdre leur temps. Les cheveux grisonnants et le visage marqué de fines rides trahissant un âge mur, il se tenait très droit, comme pour faire ressentir aux gardes indisciplinés sa supériorité morale et son regard les fusillait du haut de cette autorité qu'il pensait avoir sur eux.
Et de fait, les soldats, visiblement surpris par sa présence inattendue montraient une déférence particulière envers lui, comme pour un officier. Cependant, l'homme ne portait pas d'armure ni d'épée, mais une robe blanche longue, ceinturée à la taille dans le dos de laquelle étaient brodés deux serpents enroulés autour d'un bâton. Derrière lui, un jeune garçon qui semblait être son assistant, transportait un lourd barda. A chaque pas qu'il faisait, on pouvait entendre des fioles de verre s'entrechoquer et voir le métal de divers scalpels refléter la lueur des torches.


Emhyr Ströfen, maître médecin intégré à l'armée royale commençait à perdre patience, lorsque l'un des gardes bafouilla maladroitement, lui demandant, « Vous avez un laissez passer ? ». En premier lieu, il n'eut droit pour toute raison qu'à un froncement de sourcil agacé, puis le savant soupira et fit signe à son apprenti de lui passer un rouleau cachetonné de cire. Conscient d'avoir trop tiré sur la corde, le garde ne pris même pas la peine de le dérouler et fit signe à son camarade d'aller ouvrir la porte de la cellule. Il se contenta juste de défaire le sceau, afin de donner l'illusion qu'il avait tout fait dans les règles. A dire vrai, Pierrick voulait surtout s'éviter le ridicule d'une lecture qui n'aurait pas manqué d'être ardue. Il laissa le médecin passer devant lui en essuyant de la sueur de son front, soulagé de ne plus sentir le regard d'Emhyr sur lui. Les nobles lui donnaient toujours l'impression de l'écraser par leur simple présence. Il se permis simplement de prévenir le garçon, l'accrochant à l'épaule alors qu'il passait, lui soufflant son haleine avinée au visage,

« Si jamais ils remuent trop à l'intérieur, tu gueule direct. Ne prend aucun risque, surtout. Pas avec ces deux là. »

Le garçon déglutit franchement, peu enthousiaste à l'idée de suivre son maître dans cette cage de pierre et de fer, en compagnie de deux fauves dangereux. Cependant, lorsque le médecin se retourna, lui signifiant en un reproche silencieux qu'il l'attendait, l'apprenti ne se fit pas attendre. Derrière eux, la porte se referma et la clé tourna dans la serrure.

« Examine l'homme, je m'occupe de la femme. »

Emhyr ne s'était pas présenté aux prisonniers, pas plus qu'il ne les avait salué. C'était dans ses habitudes de considérer ses patients comme des objets de chair à réparer ; une manière de se détacher en tant que médecin, et ainsi éviter de finir fou. Le noble avait déjà vu plusieurs de ses collègues partir dans de longues périodes de mélancolie dont aucune saignée n'avait pu les en sortir. Le risque était grand à force de côtoyer chaque jour la mort et la souffrance. Au final, il avait comprit qu'on soigne mieux les gens en conservant de la distance. De plus, cela lui permettait d'accorder autant de soin à un aristocrate qu'à un simple soldat, ou même un criminel comme alors.
Il s'approcha de la jeune femme, solidement enchaînée. Son cas n'était pas brillant, remarqua t'il au premier coup d'oeil. Néanmoins, enchaînée comme elle l'était, n'importe qui aurait pu paraître mal en point. Emhyr observa un bandage sale et mal enroulée autant de la gauche de la jeune femme, et de multiples traces de coups sous forme de bleus et d'ecchymoses. « Une redoutable guerrière » l'avait prévenu le général. Si c'était vrai, alors il ne voulait pas avoir à s'occuper de ceux qu'elle avait affronté.

D'une poigne ferme qui ne la laissa pas réagir, il saisit le bracelet de fer qui enserrait son bras gauche, et entreprit de défaire le bandage. Si la terrible Swann Dragmire ressentit de la douleur, elle n'en laissa rien paraître. Fierté mal placée, car Emhyr aurait pu se servir de sa réaction pour mieux en définir les causes. De sa main experte, à la peau parcheminée, il palpa le membre précautionneusement jusqu'à ce qu'il comprenne le problème : des os fêlés. Le médecin grogna de mécontentement. Sans soin, la Lionne noire pourrait en garder des raideurs toute sa vie, qu'importe pour lui qu'elle doive être courte et s'achever sur le billot. Ca, c'était le problème du bourreau, pas le sien.
Il poursuivit son examen, repérant des cicatrices assez anciennes, signe de vieilles blessures. De ce côté là, au moins, il n'y avait rien de problématique. Sans doute les Dragmires savaient ils s'y prendre pour refermer des plaies et remettre des os en place. En revanche, Emhyr grimaça devant la trace de brûlure qu'il remarqua dans le cou de sa patiente. Sans ménagement, il déplaça la crinière de la lionne et examina la marque. Là encore, il faudrait des soins. Passant à l'examen du visage, il remarqua une pommette en mauvaise état et confirma ses soupçons lorsqu'en passant ses doigts dessus, Swann Dragmire tressaillit. Ca n'avait rien à voir avec une attitude de femme craignant pour sa vertu. C'était l'expression d'une douleur contenue. Il nota intérieurement puis, finalement, demanda d'un ton neutre mais professionnel,


« Tournez vous sur le côté. Je dois examiner votre dos. »

De mauvaise grâce, l'ennemie du royaume s'exécuta. Emhyr grimaça alors, sous la colère qui était né en voyant la blessure encore ouverte dans le bas du dos de sa patiente. Une plaie mal refermée, qui commençait à s'infecter, sérieuse. Il compris un peu mieux le teint affreusement pâle sur ce visage qu'il devinait naturellement hâlé. N'importe qui serait mal en point dans cette situation. Le médecin se rendit alors jusqu'au barda que son apprenti avait laissé sur le sol pour aller s'occuper du guerrier, et en sortit des linges, des bandages propres, des onguents, une fiole contenant du lait de pavot ainsi que du fil et des aiguilles.

« Votre cas est sérieux, je dois m'occuper de cette saleté maintenant. » Expliqua t'il à Swann, s'adressant pour la première fois à elle en la regardant dans les yeux, et désignant son dos. Il se doutait que même sans la voir, elle comprenait qu'il parlait de la blessure, « Buvez. C'est pour la douleur. » Il approcha la fiole de la bouche de la patiente et, devant ses réticences, la força à boire, sans violence. Suite à quoi, Emhyr attendit quelques instants que le produit fasse effet. Lorsque le regard de la Lionne perdit de son intensité, il s'empara d'une bassine dans son barda et invoqua un peu d'eau dans ses mains - sans doute l'unique tour dont il soit capable malheureusement - et trempa le lingue avant d'entreprendre de nettoyer la plaie. Sa tache accomplie, non sans mal en raison du début d'infection, il s'attela à la couture et referma la plaie avec plus d'habileté qu'un maître tisserand. Enfin, le noble profita que le pavot faisait toujours effet pour enserrer les os fêlés de la main de Swann dans un étaux de bandages serrés. C'était l'essentiel, le reste pourrait attendre. D'autant que le général l'avait prévenu ; « Pas la peine de faire du zèle, je risque de défaire votre travail ». Emhyr n'avait pas aimé ce qu'il avait senti dans le ton de son supérieur mais il n'avait pas objecté.

« As tu fini, Hippias ? »

« Maître... Vous devriez venir voir ça. » lui répondit le garçon, d'une voix faible, comme si il avait vu un spectre. Emhyr lui rejoignit alors et détourna aussitôt les yeux. Un escarre faisait partie des horreurs auxquelles on ne s'habituait jamais. Même après des années, même en étant médecin militaire, même après que les viscères et les cervelles aient cessé de nous traumatiser. Celui du guerrier roux était vilain, très vilain. Le noble soupira, tâchant de se ressaisir intérieurement. Il le fallait bien, ne serait ce que par respect pour l'homme qui supportait depuis plusieurs jours une telle infection et qui n'en montrait presque rien, au regard de ce qu'il devait endurer. « Que fait on ? » Demanda, pâle comme la mort, l'apprenti.

« Occupe toi de l'autre, elle a une pommette abîmée. Sers toi des baumes. » Hippias ne contesta pas sa mise à l'écart, sans doute trop heureux pour cela. Emhyr lui était déjà grès de ne pas avoir rendu son déjeuner à la vue de la plaie. Un enfant n'avait pas à s'occuper d'une pareille horreur, c'était le travail des maîtres. Le médecin s'empara alors d'une bouteille de lait de pavot et la tendit au guerrier. « Croyez moi, vous ne voulez pas sentir ce que je vais faire. Mais ayez confiance, j'oeuvrerais au mieux. Buvez. » Le noble se mit alors un masque de laine sur le nez et la bouche, prit deux scalpels dans ses mains et, après avoir laissé le rouquin prendre sa décision, tailla dans le vif du sujet.
Emhyr était alors dans un état second, concentré au mieux sur son oeuvre pour ne pas réellement entendre, sentir, ni comprendre ce qu'il faisait. Il travaillait mécaniquement, comme une horloge impeccablement réglée. Quand il eut terminé, le médecin s'affala sur le banc où se tenait le tueur de dragon, et prit quelques instants pour revenir à lui. Puis, il banda la plaie à nouveau saine bien que toute aussi peu ragoutante. Finalement, il referma également la longue estafilade qui courrait sur le torse du guerrier, qui avait miraculeusement évité les organes vitaux. Son travail touchait à sa fin.


Mais alors qu'il ré-empaquetait son matériel, son regard fut attiré par des marques singulières, sur les pieds et les jambes de la Lionne noire. Des traces de suie noire et des marques de strangulation aux chevilles, trop bas pour être dues aux chaînes qu'on lui avait posé. Emhyr sentit une nouvelle colère poindre, plus froide celle là, mais bien plus vive. Il avait quelques mots à dire à quelqu'un.
* * *

« Vous ne pouvez pas agir ainsi, général ! C'est intolérable ! »

« Calmez vous, Emhyr, enfin ! De quoi parlez vous ? »

Llanistar faisait au médecin des signes d'apaisement, avec bienveillance mais une égale fermeté. Il appréciait plutôt cet homme consciencieux et respectueux des règles, mais il sentait déjà venir une marée de reproches qui ne lui plaisait guère. Un regard vers Holon, son second, lui confirma ce qu'il s'attendait à voir sur le visage de ce dernier : une expression blasée qui signifiait « Je vous l'avais bien dit de ne pas l'envoyer ». Cependant, hors de question pour le général de perdre son sang froid devant un médecin. Emhyr, en revanche, semblait hors de lui comme rarement. Et pourtant, ses sautes d'humeur étaient régulières.

« Je parle du traitement des nouveaux prisonniers ! Dois je vous rappeler que l'usage des chambres de torture a été aboli par la princesse Zelda, par ordonnance royale ? »

« Quelles chambres de torture ? » Demanda, faussement étonné, Llanistar. « La prisonnière accusée de tentative de régicide et de multiples meurtres a simplement été placé dans diverses cellules... » poursuivit il, plein de mauvaise foi avant de se faire couper

« Ne jouez pas avec moi, général ! Vous savez très bien que la cage de feu n'a rien d'un lieu d'emprisonnement classique ! C'est une torture de longue durée, ignoble qui plus est ! Et il n'y a pas que ça ! Vous avez attendu plusieurs jours pour m'envoyer m'occuper de blessures graves, alors même que votre voyage depuis Cocorico vous avait déjà pris une semaine ! L'état de ces prisonniers était désastreux ! Il s'en est fallu de peu ! »

« Je vous ai envoyé quand j'ai jugé cela bon. » Le nordique avait perdu tout accent joyeux dans la voix. Il jetait à Emhyr Ströfen un regard sombre et plein d'une menace sourde. Malgré son estime pour l'homme qui l'avait plusieurs fois soigné, il n'accepterait pas de se faire accuser par un simple médecin, fut il noble. Fort heureusement, ce dernier prit l'avertissement muet au sérieux et sut contenir la réplique qui n'avait pas manqué de lui venir aux lèvres. Llanistar reprit alors, « Ces prisonnier ne sont pas là par hasard, et notre but n'est pas leur bien être. Swann a beaucoup à nous dire avant son jugement, et elle restera muette si nous n'usons pas auparavant sa résistance. Quand à l'étranger... Je n'ai rien contre lui mais Lord Gatrayn lui en veut personnellement. Alors, voyez vous Emhyr, vos remarques ont été prises en compte, mais je dois également considérer d'autres intérêts. »

« Et si mes remarques arrivaient à des oreilles royales ? »

Holon se leva brusquement, prit par une hostilité aussi soudaine que franche. Llanistar, lui, tachait d'avaler la couleuvre que venait de lui envoyer le médecin en plein visage. Finalement, il se leva le plus calmement du monde et se dirigea vers la sortie de la salle de ban, suivit de prés par son second. Au moment de franchir le pas de la porte, le regard fixé sur le mur devant lui, il déclara,

« Tout ce qui se dit, se sait. Et rien de ce qui se sait ne s'oublie. Jamais. »

Sur ces mots, le nordique sortit et se dirigea vers les cachots.
* * *

« Au garde à vous, imbéciles ! »

Depuis l'affaire du médecin, Holon fulminait et voilà qu'il avait trouvé quelque chose pour se défouler : deux soldats idiots, et apparemment du genre à picoler sur leur temps de service. Le second du général colla une violente droite au premier des deux et menaça du poing le second qui s'empressa d'imiter tant bien que mal un garde à vous... avant de manquer de chuter sur l'effet du vin. Llanistar aurait sans doute fait un exemple, dans d'autres circonstances, afin de marquer la discipline. Mais à cet instant, il se moquait de ces deux abrutis, comme de sa première dague. Ils ne méritaient même pas son attention, et il se contenta de leur faire signe de dégager le plus vite possible. Néanmoins il ordonna à Holon, toujours rouge de colère,

« Fais passer le mot aux sergents, je veux parmi nos meilleurs éléments pour garder nos invités de marque. Hors de question que je retombe encore sur des guignols pareils. Maintenant, ouvrez donc ! »

La porte, lourde, grinça sur ses gonds mais le nordique fut plus que satisfait de constater que ses deux prisonniers étaient toujours à leur place. Il pénétra dans la cellule après son second, qui alla vérifier les chaînes des deux obligés de la couronne, et déclara avec un sourire à sa pire ennemie,

« Contente de me voir ? Il me semble qu'on a beaucoup à se dire toi et moi. Allez, décrochez la ! »

Ses ordres furent aussitôt exécutés et Swann Dragmire se retrouva libérée du mur mais pas de ses entraves au cou, aux poignets et aux chevilles. De plus, Holon lui passa des fers au dessus des coudes qui lui maintenaient les bras dans le dos. Llanistar eut à peine un regard pour l'autre, dont il se demandait encore comment s'en débarrasser au plus vite, et quitta la pièce en emportant son joyau.

La petite salle d'interrogatoire de la prison n'était pas régulièrement utilisée, puisque la princesse Zelda avait des vues assez strictes sur l'usage de la question, et cela se voyait. Quelques instruments de tortures surtout destinés à impressionner, une couche de poussière sur les meubles, des toiles d'araignées dans les coins... Néanmoins, le siège garni de fers était toujours présent et le général apprécia assez de voir Swann brutalement conduite jusque là et installée - c'est à dire attachée - sur ce trône des ennemis du royaume. Il laissa deux gardes à l'extérieur, en plaça un dans la pièce, contre la porte tandis que Holon se plaçait de lui même derrière la Lionne. Llanistar, évidemment, s'assit en face d'elle. Après quelques instants à observer le décor de leur sinistre scène, il demanda, savourant son plaisir,


« Satisfaite de notre accueil ? Soyez franche, nous tenterons au mieux de nous améliorer. »

Le jeu ne faisait que commencer, et le Rusadir s'amusait déjà énormément.

[HRP]Record de pavé ! \o/ GG à ceux qui ont tout lu ! [/HRP]


Swann


Inventaire

(vide)

Swann eut un sourire alors que ses yeux allaient se perdre au sol.

Au moins parvenait-elle à défaire la langue du Ceald pour le moment ; même s'il gardait une certaine austérité. Là où elle aurait pu déceler une menace dans ses propos, la Dragmire voyait avant tout une assurance légitime. Elle n'avait pas à la remettre en question, car de ses combats, le rouquin lui avait probablement offert le plus violent. Et si les règles avaient été différentes lors du Tournoi d'Aegis, l'un des deux serait certainement tombé sous les assauts de l'autre. Cette affrontement acharné avait aussi permit à l'hispanique de se découvrir un goût particulier pour les duels intenses. Se mesurer aux tous meilleurs, découvrir de nouveaux styles, se perfectionner : voila qui composait le nouveau quotidien de l'assassin aux bientôt vingt-huit étés. Et cela, elle le devait en parti au maître-chasseur, ainsi qu'à tous ceux qu'elle avait eu à affronter récemment.

Lorsque Lanre reprit la parole, Swann ne souriait plus. Revenant à des choses plus sérieuses et à la réalité de leur situation pour le moins peu enviable, la jeune femme modifia légèrement sa position pour se caler contre le mur et s'y sentir plus à son aise. Mais rien n'y faisait ; les chaînes qu'elle portait aux poignets, au cou et aux jambes la démangeaient. Enchaînée, la lionne. Des jours entiers que cela durait, et si elle faisait pleinement confiance à sa jeune amie pour la sortir de là, le temps qu'elle passait à croupir dans cet endroit lui semblait interminable.
Les réponses aux questions du guerrier ne venaient pas. Les raisons étaient multiples, et elle s'en découvrait de nouvelles chaque jour. Elle ne savait même plus vraiment ce qui l'avait poussé à attaquer la Princesse dans son propre château, son propre bureau, lors d'une nuit de tempête. Tout comme le fait de fuir jusqu'au désert et d'y suivre le Seigneur Ganondorf. La Lionne Noire était une femme sanguine, indomptable, imprévisible, et parfois il lui arrivait d'agir seulement son bon vouloir.

Ses réflexions furent gênées par le boucan que firent les deux poivrots qui étaient sensés surveiller leur cellule. Alors qu'un peu de gnôle gicla sur son visage, Swann porta son attention sur les deux gardes pour imprimer dans son esprit leur visage ; une fois sortit d'ici, elle les retrouverait certainement. Non pas pour forcément les tuer mais surtout pour respecter la promesse faite au maître chasseur.

La voix du Ceald, froide et dur, marquée par un énervement naissant, retentit de nouveau une fois que Pierrick et son acolyte eurent finis leur numéro. Sans un mot, la lionne le regarda se saisir d'une arme de fortune et la dissimuler. Ses sourcils se froncèrent, alors qu'elle aussi était légèrement agacée, par les paroles de l'étranger. « Certainement pas, non », répondit-elle abruptement. « Celle à laquelle je pense est moins couarde et plus maligne. Mais je préfère te prévenir... », dit-elle alors que son regard glissait sur son nouvel allié. Elle attendit qu'il ait toute attention pour finir sa phrase. « C'est une sorcière », prévint-elle. Elle préférait qu'il soit au courant de ce détail avant qu'il le découvre par lui-même ; la réaction qu'il avait eu lors du Tournoi d'Aegis lorsqu'elle s'était dissimulée dans l'ombre, lors de leur combat, n'avait pas échappé à la dragmire, qui devinait un certain malaise devant la magie et la sorcellerie.

~


Le regard fatigué de la Lionne Noire remonta faiblement pour rencontrer celui de Llanistar. S'il ne souriait franchement, elle devinait sans mal le malin plaisir qu'il avait à l'enchaîner dans cette pièce sordide. Il transpirait de malhonnêteté et de malveillance - du moins à son égard - et ce fut à peu près à cet instant qu'elle se rendit compte que la Princesse n'avait rien à voir avec toute cette histoire. Elle se demandait ce qui lui valait un tel traitement de faveur ; lui avait-elle enlevé un ami ? un proche ? Pour le peu qu'elle en savait, elle n'avait que rarement eu affaire avec le Général. Peut-être cela datait-il de leur âpre combat au Vallon, lorsque, encore convalescente, elle l'avait affronté et s'était perdue dans un affrontement interminable. Ce jour-ci, elle lui avait échappé. Pour autant, il était rare qu'un soldat prenne en grippe un ennemi d'un jour.

Malgré cela, elle ne comprenait toujours pas ce qui lui valait un tel traitement. Elle aurait certainement préféré mourir, plutôt dix fois qu'une, que de subir encore les supplices de ce dangereux personnage. Swann n'avait jamais mis les pieds dans les prisons de la Forteresse, et encore moins lorsque l'Usurpatrice y logeait en compagnie du Traqueur. Elle n'en aimait pas les cris et les hurlements qu'elle en entendait sortir. La souffrance... que ce soit celle d'un autre, ou la sienne, elle préférait l'éviter. Bakar avait beau l'avoir prévenu, des années plus tôt, qu'elle y serait confronté, elle n'en était pas mieux préparé pour y faire face. En temps qu'assassin, elle préférait voir mourir ses victimes en silence, et rapidement. Un concept qui échappait visiblement à l'homme fort du Castel.

« Cesse donc ces inepties », siffla l'ancienne ambrée faiblement, agacée par la futilité des derniers mots du Rusadir. « Si tu as des questions, pose-les, qu'on en finisse vite. »


Llanistar van Rusadir


Inventaire

(vide)

« Cesse donc ces inepties » Llanistar tiqua, surpris par l'acharnement de la jeune femme à faire étalage de sa fierté. Plusieurs jours et nuis brutalement enfermée, cloîtrée, encagée, l'avait affaiblie mais pas brisée... Ou du moins son passage dans une cellule plus "classique" lui avait rendu une partie de sa superbe. Car le général n'avait rien perdu des cris de douleur et de désespoir que son ennemie avait poussé, dans la fournaise de cette dernière nuit. Il savait ce qui se cachait sous le masque de dignité orgueilleuse de la Lionne. « Si tu as des questions, pose-les, qu'on en finisse vite. »

« Des questions ? J'en ai, mais je compte bien prendre mon temps. » Sans qu'il ait besoin de faire un signe, Holon sut ce qui était attendu de lui. Son poing percuta lourdement la joue de la Dragmire. Le commandant ne manquait pas de force dans ses bras, mais surtout, il s'y connaissait pour faire mal. Plusieurs années dans les basses fosses d'Hyrule lui en avaient plus appris en la matière que toutes les formations militaires du monde. Llanistar laissa alors un instant à la Lionne pour encaisser, avant de poursuivre, d'un ton plus grave, par sa première question.

« Tout cela, c'est un jeu pour toi ? » Il se posait cette question depuis leur départ de Cocorico. Swann affichait si ostensiblement son absence de remords, et même sa fierté, que le général commençait à y voir de l'inconséquence, une sorte d'innocence enfantine morbide qui l'empêchait de mesurer clairement la portée de ses actes. « As tu besoin que je te remémore tes crimes envers ce royaume ? Tentative d'assassiner la reine, meurtre de nombreux gardes au cours de cet essai, raid sur le village Cocorico, enlèvements, nouveaux meurtres de civils et de soldats... Et pourtant tu agis en ces geôles comme si c'était moi, le salaud de l'histoire. Mais dis toi bien, Swann Dragmire, que tout cela, je le prend très à coeur. Comme une offense personnelle. » La main experte de Holon vint écraser les doigts d'une des mains de la captive. A dire vrai, Llanistar ne supportait déjà plus ce regard, cette belle gueule pleine d'auto-suffisance qui lui avait échappé et avait semé la misère trop longtemps. Il le supportait d'autant moins qu'il ne parvenait pas à le comprendre. Ici, dans cette prison, quelque chose irradiait des murs, de la pierre même, qui annihilait toute magie. Même son don.
Le silence était retombé, et il le laissa durer, de longs instants. Le nordique admirait le calme de ce lieu, le mutisme de la roche d'où certains fous entendaient parfois les lamentations d'âmes perdues dans les fondations du château. Il était facile de se perdre, dans ce labyrinthe... Ou d'y perdre quelqu'un.


« Je vais être franc. Je mettrais toutes mes forces dans la balance pour que tu ne ressorte jamais d'ici. J'ai décidé de protéger ce royaume, son peuple. Et tu les menace trop pour mériter de la miséricorde. Cependant, tu peux abréger et alléger considérablement tes souffrances. »  Llanistar s'était levé et tournait le dos à Swann. Son regard s'attardait sur un chevalet, instrument de torture élaboré s'il en était. Lentement, il s'en approcha, fit glisser sa main de chair sur le bois sec et vieilli. Il poursuivit alors, « Lors de notre dernière bataille, j'ai affronté ton père adoré. Comme attendu, sa puissance était grande. Mais moi et... un ami, nous sommes parvenus à lui résister. Jusqu'à ce qu'il change. A un moment donné, nous n'affrontions plus Ganondorf Dragmire, mais quelque chose d'autre. »

Il revint vers la table, et se pencha vers la captive, son regard froid perçant jeté vers ses yeux noirs. « Je veux savoir ce que c'était, qui c'était alors. Je veux tout savoir sur lui. » Derrière la Lionne, Holon serrait les poings, prêt à frapper.


Swann


Inventaire

(vide)

« Tout cela, c'est un jeu pour toi ? »

La terrible dragmire leva faiblement les yeux pour rencontrer ceux glacials du Général, alors qu'un fin filet de sang coulait depuis sa pommette droite, frappée un peu plus tôt par le lourd poing du lieutenant de son ennemi. Frappée aussi par la gratuité de ce geste, elle en serra les dents dans un silence pesant, alors que la douleur manquait de la faire tressaillir. Encore pouvait-elle s'estimer heureuse des quelques gouttes de potion anesthésique bu quelques temps plus tôt, maintenant le seuil de douleur à la limite du supportable. La frêle enfant de Ganondorf, bien qu'étant une redoutable combattante, n'avait jamais eu l'occasion de recevoir ce genre de coups. A dire vrai, elle les supportait assez mal, de par sa petite constitution, aussi avait-elle pris l'habitude de les éviter la plupart du temps. Mais ainsi attachée à ce fauteuil de métal, sans possibilité d'esquisser le moindre geste, elle était à la merci du gaillard qui se tenait derrière elle. En d'autres circonstances, elle n'aurait fait qu'une bouchée de ce Holon, pensa-t-elle, avant que Rusadir n'enchaîne.

Que savait-il d'elle, au fond, cet étranger ? Depuis qu'il la tenait entre ses griffes, Llanistar lui parlait avec la même complicité que l'on parle avec une vieille connaissance, ou un vieil ennemi, ce dont Swann se défendait intimement. Ce fut néanmoins à cet instant que la dragmire se rendit compte de l'ampleur qu'elle avait pris au fur et à mesure de ses affrontements avec les royalistes. Le redoutable Cygne Noir, assassin si discret qu'on ne racontait ses aventures que par de faibles murmures, avait mué en un adversaire suffisamment terrifiant pour que le Général des armées hyliennes l'interroge en personne. Aînée de ses frères et sœurs dragmires, elle payait le prix de sa montée en grade dans les armées du Seigneur du Malin. Mais cela ne justifiait pas tout à fait l'acharnement tout particulier avec lequel le général hylien la maintenait entre ces murs, sous pression constante.
« Mais dis toi bien, Swann Dragmire, que tout cela, je le prend très à coeur. Comme une offense personnelle », lui avoua-t-il alors, avant que le poing de son chien de garde n'écrase les doigts de sa main gauche subitement. La mâchoire et les traits de Swann se crispèrent tandis qu'elle contenait entre ses dents un long râle. Privée de toute défense, de tout secours, la femme des ombres désespérait. Longuement, elle expira ; sa douleur, sa haine, sa colère. « Petit enculé de merde », grinça-t-elle tout bas, grimaçant encore. Ils pouvaient bien faire les beaux, tous ! Ce n'était sûrement pas ainsi qu'il parviendrait à la faire plier. Certainement moins encore après ces trois jours et ces trois nuits infernaux qu'elle avait passé dans ces geôles. Llanistar était peut-être un fin stratège ou même un combattant de talent, il n'avait en rien cerné les intentions et les ambitions de la Demoiselle de l'Ombre de la Flamme. Et il était hors de question qu'elle le laisse entrer dans son intimité, pas après tout ce qu'il lui faisait subir.

Un nouveau silence plana dans la miteuse salle de torture, jusqu'à ce que le Rusadir se confonde dans un nouveau flot de parole nauséabond et transpirant la malhonnêteté, au moins sur les premières phrases. Swann n'était pas dupe ; quoiqu'il puisse lui demander, la seule chose qu'il avait à offrir à la dragmire était un séjour interminable dans la prison du Castel. Les lois étaient très strictes : la peine de mort était abolie. Aussi, tout puissant qu'il pouvait l'être entre ces murs, seul un décret de la Princesse pouvait permettre à Llanistar de mettre son ultime menace à exécution. Il était évident, vu le traitement qu'il lui faisait subir, qu'il en aurait terminé avec son ennemie bien auparavant s'il avait pu se faire justice lui-même.

« Lors de notre dernière bataille, j'ai affronté ton père adoré. Comme attendu, sa puissance était grande. Mais moi et... un ami, nous sommes parvenus à lui résister. Jusqu'à ce qu'il change. A un moment donné, nous n'affrontions plus Ganondorf Dragmire, mais quelque chose d'autre. »

La Belle de Villarreal se perdit dans quelques pensées, quelques souvenirs récents. Rapidement, elle fit le lien entre ce que lui décrivait le soldat et ce terrible épisode vécu à la Citadelle, quelques semaines plus tôt, lorsque son père était revenue la chercher. Chaque fibre de son corps se souvenaient parfaitement de ce qu'elle avait ressenti ce jour-ci ; une aura, plus noire et plus malfaisante qu'aucune autre, une atmosphère pesante et irrespirable. Ses réflexions personnelles l'avaient conduite à penser que le Patriarche avait pactisé avec des forces occultes ; ou peut-être était-ce les effets secondaires de magie noire - après tout, le sorcier en usait beaucoup. Swann n'avait jamais eu trop envie d'en savoir plus que ce qu'elle en avait vu, tant l'expérience lui avait glacé le dos.
« Je veux savoir ce que c'était, qui c'était alors. Je veux tout savoir sur lui », reprit alors Rusadir en se penchant dans la direction de la captive. Celle-ci laissa planer un long silence, fixant intensément le regard glacial et malintentionné du guerrier. Puis, sans ménagement et sans classe aucune, la jeune femme cracha un mélange de salive et de sang à la figure du Général.

« Va te faire foutre ! » Vociféra la lionne.

Pour le moins prévisible, la réponse vînt évidement du sous-fifre de Llanistar, qui frappa intensément sous la poitrine de la lionne, au niveau des côtes. Surpris et irrité par le comportement peu coopératif de l'ancienne ambrée, Holon avait frappé avec sûrement plus de force qu'il ne l'aurait vraiment voulu. La dragmire avait plié en deux - autant qu'elle pouvait-l'être du moins, attachée comme elle l'était - et expirait avec force, presque à en déglutir son petit déjeuner. Peut-être aurait-elle dû révéler à son tortionnaire qu'elle ne savait rien à propos de la présence d'un démon dans le corps du Roi du Désert directement, néanmoins l'occasion était trop belle pour pouvoir la manquer. Et c'était peu de dire qu'il le méritait, tant il lui en faisait voir de toutes les couleurs depuis sa capture.

« Je ne sais rien de ce que tu me racontes », parvint-elle à souffler après de longues secondes. « Du moins, je n'en sais pas plus que toi. Et ça ne m'intéresse pas du tout d'en savoir davantage. »

L'enfant de Ganondorf se redressa sur son siège, droite et fière, du moins autant qu'il lui était physiquement possible de l'être. Si effectivement, elle ne savait pas grand-chose sur le démon qui hantait le corps de son père, ce n'était pas par manque d'intérêt. C'était, avant toute chose, un manque de temps qui l'empêchait d'enquêter là-dessus ; et puis, elle ne s'en inquiétait pas outre-mesure. Elle savait le gérudo suffisamment fort pour pouvoir s'y confronter, et il avait dorénavant de nombreux fils et filles aptes à l'aider dans ce combat - bien qu'elle ne les tenait pas en très haute estime, pour la plupart.
L'instant était en revanche très mal choisi pour faire part de ses doutes et de ses craintes sur cette entité démoniaque, aussi Swann préférait-elle feindre l'indifférence face à cela ; peut-être cela éviterait-il à Llanistar de trop insister sur cette question. Bien que dans les faits, la dragmire ne savait vraiment rien de plus que ce que le soldat en avait vu dans le Cratère du Mont Péril.


Llanistar van Rusadir


Inventaire

(vide)

« Va te faire foutre ! »

Llanistar détourna le visage, les dents serrées un instant, avant que le doux son du coup donné par Holon n'étire finalement ses lèvres en un sourire de satisfaction. Au moins n'avait elle pas sa langue dans sa poche ; une bonne chose assurément. Le nordique se souvenait encore de prisonniers si mal traités dans les prisons impériales qu'ils en devenaient muets, de vrais légumes. C'était là son unique crainte vis à vis des tourments ordonnés contre sa précieuse prisonnière : fendre le verre sans le briser complètement. Un équilibre délicat, mais lui et son second s'y entendaient dans cet art particulier.

Son regard vint s'attarder sur elle, et le général se demanda l'espace d'un instant si il aurait pu s'affirmer aussi dur dans cette situation en ayant de l'appétit pour elle. Si ce corps, ce visage, ces cheveux l'avaient animés de désir, qu'en serait il été de sa fermeté ? Hésiterait il avant chaque coup ? La réponse lui vint de Holon. Celui ci aurait dû se trouver en plein dans ce typhon de pensées contraires, mais le capitaine n'exprimait rien. Llanistar se douta qu'en fait, cette surface apaisée ne faisait que refléter l'état des eaux profondes. Holon avait cette capacité à cesser de juger. Du bien et du mal, du moral et de l'immoral. Lorsqu'on lui ordonnait, il exécutait ce qui était nécessaire. C'était ce genre de soldats les plus précieux : moraux, pour ne pas être des brutes sanguinaires, mais potentiellement capables de tout. Si le général avait tiré de toutes ses guerres une leçon, la voici : C'est par le jugement qu'on est vaincu.
C'était pour cela aussi que le regard de Swann l'indifférait. Elle le méprisait autant qu'elle le détestait, mais surtout elle se voyait constamment au dessus. En fait, elle considérait moins Llanistar que la hauteur sensée la séparer, elle supérieure, de lui. Pourtant, cet écart supposé entre eux ne la protégeait pas. Barrée de chaînes, entre des murs hostiles, la fierté de la lionne ne reposait sur rien. Sa valeur au combat ? Un passé déjà lointain. Sa force de caractère ? Un présent déjà vacillant. Et pourtant, même au fond d'un trou sombre, Llanistar savait qu'elle ne plierait jamais complètement. Il ignorait tout d'elle, mais cela ne l'empêchait pas de capter quelque chose de rare chez la lionne, un trait noble qu'il reconnaissait facilement, parce qu'il le partageait. Le nordique essuya le crachas mêlé de sang de son visage avec sa main sombre, en même temps qu'il rejetait le début d'empathie qu'il éprouvait pour sa prisonnière.


« Il mord encore, le chaton. »

En l'occurrence, le dit félin de panier se remettait encore difficilement du coup donné par Holon, lequel avait décidément la main dure. Rien qui ne déplaise à son supérieur d'ailleurs. Llanistar était néanmoins décidé à obtenir une réponse à sa question. Lorsqu'il entendit le souffle de Swann reprendre un rythme plus apaisé, il ouvrit son esprit au maximum et demanda une nouvelle fois,

« Alors ? »

« Je ne sais rien de ce que tu me racontes. Du moins, je n'en sais pas plus que toi. Et ça ne m'intéresse pas du tout d'en savoir davantage. »

Le nordique serra les poings et perdit son sourire. Néanmoins il ne réagissait pas à l'attitude de la lionne ; il constatait n'avoir sentit par son don que de la sincérité. Il en fut profondément déçu. Il s'était attendu à ce qu'elle se refuse à parler, à ce qu'il soit poussé à la torturer, mais ça ! Si même elle ignorait ce qui arrivait à son père... L'énigme s'épaississait et Llanistar se retrouvait dans une position qu'il détestait : dans le noir complet, sans l'ombre d'une piste.
Néanmoins, il n'en avait pas terminé avec Swann. Refusant de perdre plus de temps sur une question qu'il savait sans réponse, le général embraya alors avec l'espoir de prendre sa victime de court : elle devait s'attendre à ce qu'il insiste, il posa une autre question,


« Pourquoi as tu rejoint Ganondorf ? »

Pendant ce temps, Holon vérifiait les fers de la chaise. Toujours aussi consciencieux, jusqu'à un point presque maladif mais au moins, cela permettait de ne pas relâcher la tension. En se rappelant à la captive, le capitaine lui rappelait aussi la force de ses poings. Llanistar enchaîna alors,

« Où sont les villageois que tu avais enlevé il y a plusieurs mois ? Sont ils en vie ? »

Ne pas la laisser respirer, la noyer sous un flot de question pour lui faire perdre sa stabilité. Holon s'invita alors dans la danse.

« Comment t'es tu échappée après avoir tenté de tuer Zelda ? »

« A quoi rimait ta participation au tournoi de la pègre ? »

« Comment t'es tu transformée lors de ton combat contre Orpheos à la forteresse ? »

« Quels sont tes raisons de tuer autant de gens ? »

Puis, en un regard échangé entre les deux hommes, la danse entra dans sa conclusion. Un long silence suivit la question de Llanistar, afin de laisser la confusion légèrement retomber chez Swann, pour que finalement la seule véritable interrogation fasse mouche. Le nordique ouvrit à nouveau son esprit pour voir au plus clair dans la réponse qu'on allait lui donner,

« Qu'en était il du raid sur le village ? Ganondorf est directement monté sur le volcan, que voulait il ? »

Ce avec quoi ils venaient de la harceler, Llanistar s'en fichait ou bien possédait déjà sa réponse. C'était là l'unique question qui lui importait vraiment. Et il était prêt à toutes les extrémités pour obtenir la vérité. Sa main se rapprocha d'un levier discret situé en dessous de la table tandis qu'il attendait une réaction de la lionne.


Swann


Inventaire

(vide)

« Pourquoi n'acceptes-tu jamais le prix des choses ? C'est dans ton tempérament, j'imagine. Tu comprendras. »

Il y eut un moment de flottement ; juste assez pour que l'ancienne ambrée se remette en mémoire ces quelques mots prononcés par la Pernicieuse, bien des mois auparavant. Fermant sensiblement les yeux pour retrouver un tant soi peu de sérénité - ce qui n'était pas bien évident en étant enchaînée dans cette salle, en compagnie de ses ennemis, elle pensait enfin comprendre le sens de ces paroles. Bien de l'eau avait coulé sous les ponts ; bien du sang s'était déversé au rythme des nombreuses batailles menées. Elle avait tué - parfois à contre-cœur -, détruit des vies, des villages, s'était alliée à des personnes sans le moindre scrupule, des ordures de la pire espèce... et même si elle avait raison gardée pour agir de la sorte, ses actes n'en restaient pas moins sans reproche. Beaucoup, comme le Général et ses soldats, devaient ne voir en elle qu'un démon égoïste, vaniteux et ambitieux ; et bien qu'il n'en fut pas toujours le cas, cela n'avait aucune importance. Elle était jugée pour ses actes et ceux-ci la condamnait irrémédiablement. Comme l'avait dit Rusadir, elle ne méritait pas la miséricorde. Et elle l'acceptait. Pour autant, cela ne signifierait en aucun cas sa fin.

« Pourquoi as tu rejoint Ganondorf ? » Questionna l'Etranger.

La dragmire rouvrit à peine ses yeux qu'une autre question fusa, puis une autre, et encore une autre. Elle resta de marbre en apparence, alors que fusaient de part et d'autres les interrogations du capitaine et du général, même s'ils réussirent à la faire se sentir particulièrement mal à l'aise. Elle ignorait d'où ils tenaient toutes leurs informations, bien qu'elle avait fais du Tournoi d'Aegis un événement très populaire dans les bas quartiers en le plaçant sous l'égide du Trône. La question, beaucoup plus intime, concernant le Chancelier, la troubla autant qu'elle la surprit. Quant à la dernière, elle n'y prêta pas la moindre attention ; elle lui semblait tout bonnement stupide en temps de guerre. Mais Swann, à qui l'on avait retiré son droit de réponse, ne pouvait en placer une. Elle ne voyait pas bien ou les deux soldats voulaient en venir, mais le léger silence qui plana peu de temps après semblait lui indiquer que l'on approchait de la conclusion de cet interrogatoire. Car au fond, les hyliens n'étaient intrigués que par un seul et véritable mystère, que Llanistar ne tarda pas à divulguer, les pupilles plantées dans celles de la Lionne Noire :

« Qu'en était il du raid sur le village ? Ganondorf est directement monté sur le volcan, que voulait il ? »

L'atmosphère s'alourdit ; voila où ces gaillards voulaient véritablement en venir. Swann en resta interdite quelques secondes, alors qu'un très discret sourire se dessina au coin de ses lèvres. Ses yeux glissèrent nonchalamment le long du bras du général, qui dissimulait quelque chose sous la table. Légèrement angoissée quant à l'utilisation de nouvelles tortures - peut-être aurait-elle pu y faire face de nouveau, mais ses récentes expériences et son état de faiblesse général ne lui permettait pas d'affronter la surprise remplie de certitudes -, elle déglutit avant de replonger son regard vairons dans celui glacial de son ennemi.

« Es-tu en train de me dire que toi, Grand Général Hylien de ton état, a affronté une menace dont tu ignores encore la nature ? » Glissa l'assassin, d'un souffle mielleux et aux intonations trahissant une certaine moquerie. « N'y a-t-il pas une bibliothèque dans ce Château ? Tu sais, une pièce remplie de livres... »

La Belle grimaça, de douleur mais aussi d'agacement. Elle imaginait sans mal que les soldats étaient plus préoccupés par la guerre et leur vie ne tenant qu'à un fil plutôt qu'à leur culture générale, néanmoins il lui semblait que Llanistar n'était pas tout à fait comme les autres. Si les marques de nombreux affrontements se lisaient sur lui, elle lui avait deviné sans mal des appartenances de haute lignée ; sa façon de parler, sa belle gueule, entre autre, mais aussi sa façon de se tenir et de se déplacer, trahissait un enfant au sang bleu. Quant au reste de ses hommes, ils n'étaient vraiment pas bien finaux pour ne pas avoir fait le lien avec l'une des légendes les plus spectaculaires - bien que très ancienne - d'Hyrule.

« Ça va, je me moque, ne fais pas cette tête », soupira-t-elle en se réajustant sur son siège comme elle le pu. « Tu n'es pas d'ici, je peux comprendre... m'enfin, comment peux-tu oser te déclarer Défenseur de ce royaume et de ces gens si tu ne connais pas les coutumes et les histoires locales, Etranger ? »

Swann sentit une pointe d'énervement chez ses ennemis ; et réalisa peut-être pousser le bouchon un peu loin. Mais après tout, pour une fois qu'on la laissait un peu parler et faire étalage de sa fierté, elle n'allait pas se priver. Néanmoins, il lui fallait se dépêcher avant qu'Holon n'expédie un nouveau coup de point dans les côtes, ce qui l'aurait privé de jouir totalement de son récit. La dragmire n'avait nullement l'intention de les mener en bateau : un mensonge ne lui rapporterait que de nouveau supplice inimaginable. Aussi, le plan avait échoué lors de la bataille de Cocorico et taire cette information n'avait plus grand intérêt. Enfin, elle était particulièrement curieuse de savoir ce que ses ennemis allait en faire...

« Lorsque tu te pencheras sur les vieilles légendes de ce pays, tu découvrira qu'en des temps ancien, un dragon ailé était maître du Mont Péril. Il aurait été vaincu, mais pas éliminé, et aujourd'hui encore il reste enfermé dans sa prison de feu dans le cratère même du volcan ; et le jour où il en sera libéré, son fléau s’abattra sur les hommes ayant osés le mettre en cage », déclara la lionne avec une pointe de malice. Puis d'ajouter : « Et je ne parle pas de moi, bien que ce pourrait être le cas. »

La Belle de Villarreal aurait pu ironiquement ajouter, ce jour-ci : « Et merci Llanistar d'avoir empêcher cela, car nous serions probablement tous morts, Ganondorf compris, à l'heure qu'il est ». Elle s'en garda pour ne pas flatter l'égo du soldat, déjà suffisamment gonflé après sa victoire et la capture de l'aînée de la fratrie dragmire. Et elle ne l'avouerait d'ailleurs sans doute jamais ouvertement.


Llanistar van Rusadir


Inventaire

(vide)

Le regard de Swann avait suivit son bras, il le savait pertinemment. Et pourtant, Llanistar ne s'attendait pas à ce qu'elle cède aussi vite. Oh bien sûr ! Elle avait enrobé le tout dans une moquerie piquante mais rien d'aussi acerbe que ce qu'elle lui avait auparavant envoyé au visage. Le général eut même une légère envie de sourire lorsqu'elle fit mine de lui expliquer ce qu'était une bibliothèque, envie qu'il réprima néanmoins. Hors de question de la faire se sentir à son aise.
Pour autant, elle n'aurait pas pu plus se tromper qu'en prenant le nordique pour un illettré. Si un trait de son caractère devait le différencier de son père et de ses frères, c'était bien cette passion qu'il éprouvait depuis longtemps pour les livres et ce qu'ils racontaient. La lionne ne pouvait être décemment blâmée pour cette erreur néanmoins : Llanistar connaissait trop l'ignorance crasse des nobles qui obtenaient des grades militaires sans avoir démontré la moindre finesse d'esprit. Lui n'en faisaient pas partie. Klaveen ne l'aurait jamais laissé quitter l'école militaire sans s'être assuré de cela. A la différence de biens des pays, l'Empire ne supportait pas la médiocrité. Et de fait, le Fléau de Markand pouvait se vanter d'avoir compilé une grande partie de la bibliothèque impériale durant ses belles années. Cela ne l'aidait pas à voir le lien entre des livres et le raid jeté contre le village et la montagne. Il s'étala paresseusement contre le dossier de sa chaise, en affichant une moue pleine impatience,


« Ça va, je me moque, ne fais pas cette tête » Holon s'approcha à nouveau d'elle, avec un air mauvais. Pour la première fois, Llanistar l'arrêta d'un signe de main. Si son second en fut surpris, rien dans son attitude ne le laissa paraître. Il recula simplement et se figea à nouveau, comme une statue à la présence menaçante. Le nordique l'avait stoppé dans son zèle parce qu'il savait Swann sur le point de parler et que son amour de la violence n'était pas infini. Loin de là même. Il fut presque soulagé lorsque la lionne poursuivit, avec sa franchise si particulière, « Tu n'es pas d'ici, je peux comprendre... m'enfin, comment peux-tu oser te déclarer Défenseur de ce royaume et de ces gens si tu ne connais pas les coutumes et les histoires locales, Etranger ? » Le dernier mot, Llanistar le reçu un peu brutalement, tant il était fort et juste à la fois. Là dessus, elle l'avait plutôt mouché. Même après plusieurs mois à Hyrule, à apprendre sa langue et ses coutumes, il se sentait toujours étranger, à la manière du voyageur qui s'installe un temps dans un village mais qu'on continue à appeler par le pays d'où il vient. En revanche, son reproche lui semblait très étrange. En quoi connaître des histoires de grand mère pouvait bien lui être non seulement utile mais nécessaire à la défense du royaume. Le général ne put s'empêcher alors d'objecter, peut être un peu trop sur la défensive à son propre goût,

« Les épées et les boucliers défendent un royaume. La stratégie et la tactique aussi. Pas les contes pour enfants. »

Alors, le regard de Llanistar se porta instinctivement sur Holon, qui semblait en train de perdre sa contenance. En effet, celui ci fixait la prisonnière de ses yeux bleus glaçants, affichant un léger prémisse de trouble. De quoi perturber son supérieur, peu habitué à le voir perdre son sang froid en pareille situation. Comprenait il quelque chose qui restait inaccessible au nordique ? Ce dernier fit signe à Swann de continuer, décidé à saisir le fin mot de tout ceci.

« Lorsque tu te pencheras sur les vieilles légendes de ce pays, tu découvrira qu'en des temps ancien, un dragon ailé était maître du Mont Péril. Il aurait été vaincu, mais pas éliminé, et aujourd'hui encore il reste enfermé dans sa prison de feu dans le cratère même du volcan ; et le jour où il en sera libéré, son fléau s’abattra sur les hommes ayant osés le mettre en cage »

Au cours de sa longue déclaration, Llanistar fut tenter de rire au nez de la Lionne, de lui demander d'arrêter ses salades voire de la frapper un bon coup pour qu'elle cesse son cirque. Sauf que... elle ne mentait pas. Ou du moins, elle semblait convaincue des énormités qu'elle énonçait. Et puis, le général remarqua que tous, Holon comme les deux gardes à la porte, tous paraissaient hautement mal à l'aise. On aurait cru qu'ils venaient de voir un revenant. Pâle comme un linge, le commandant tremblait même imperceptiblement. Llanistar perdit aussitôt sa légèreté. Que des paysans stupides croient à cette histoire ne l'aurait pas surprit. Mais qu'un soldat rationnel comme son second en perde sa contenance... Il y avait de quoi être surprit. C'est alors que Swann rajouta, malicieuse, « Et je ne parle pas de moi, bien que ce pourrait être le cas. »

Les pièces du puzzle commençaient à s'assembler dans l'esprit du nordique : le raid sur le village en guise de diversion, les Dragmires laissés en défense sur la pente du volcan, le rituel à l'intérieur du cratère, les présences écrasantes qu'il avait senti là bas avant d'engager le combat... Llanistar déglutit longuement, réalisant après coup ce que lui, Orpheos, et tout Hyrule avaient risqués. Ganondorf était il donc à ce point affecté par sa soif de pouvoir et son ambition qu'il en ait perdu toute raison ? A quoi un Hyrule transformé en feu de joie lui aurait il servi ? La réponse lui vint presque aussitôt : après avoir laissé le dragon provoquer un immense chaos et - pourquoi pas ? - avoir tué plusieurs de ses pires ennemis, il serait apparu pour le terrasser et sauver le royaume. Ou bien était il simplement devenu fou de rage, les deux restaient possibles. Ce qui était intéressant, c'était l'attitude de Swann vis à vis de ce projet. De ce que Llanistar en comprenait, elle n'approuvait pas son père et il aurait presque juré sentir un sentiment bienveillant à son égard dans ces yeux vairons, l'espace d'un instant. Evidemment, comparé à un pareil péril voulu par son maître, les quelques exactions et crimes que Swann avait commis devaient lui sembler dérisoire.
Le général avait d'autres questions à poser, d'autres énigmes dont il attendait la résolution, mais ce que la lionne venait de lui avouer était une révélation de premier plan. Le genre de nouvelle dont il devait informer la princesse et le sénéchal, voire son frère de sang, le plus vite possible. Il fallait impérativement que tous trois prennent conscience de la folie de l'Ennemi. Soucieux néanmoins de masquer ses inquiétudes, Llanistar se leva lentement, dardant sur cette femme qu'il haïssait un regard plus nuancé que tantôt. Un regard où la haine irréfléchie avait laissé place à une colère froide et implacable, mais aussi à une étincelle d'un sentiment plus chaud. Une pointe de respect.


« Nous allons nous en arrêter là pour aujourd'hui. Holon, gardes, reconduisez la à sa cellule. Les mesures de sécurité restent au maximum. Je ne veux aucun impair. » Le général attendit que ses hommes aient détachés la Lionne de la chaise et lui aient repassés les fers aux poignets ainsi qu'aux chevilles. Holon demanda alors en silence la permission de quitter la pièce. « Rompez. » La voix de Llanistar était rauque. Lorsque la porte claqua sur le cortège de fer, il retomba sur la chaise, la tête entre les mains. Tout ce qu'il venait d'apprendre le préoccupait d'autant plus que les mots de Swann retentissaient encore dans son esprit. Il ignorait tout des armes dont entendait user son ennemi. Un étranger, formé à la guerre et pourtant désarmé dans un monde empli de puissances supérieures qu'il n'imaginait même pas.
Llanistar s'autorisa une minute d'abattement, le front touchant presque le bois de la table. Puis, après un soupire, il se leva et se dirigea d'un pas vif vers la sortie. Son regard s'attarda sur la chaise de torture qui avait accueillit la lionne noire, et plus précisément sur les articulations dans la structure qui lui aurait permis en tirant son levier d'étirer les surfaces... Heureusement, il n'avait pas eu à s'en servir. A coup sûr, de mauvais souvenirs bien enfouis en auraient profité pour revenir le tourmenter.


Lanre


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(vide)

Le fer mordait méchamment ses poignets et ses pieds. Il grogna. Son torse tout entier le brûlait. D'une chaleur sourde, lourde, pesante. Et s'il n'avait aucun souvenir de la douleur à l'origine, elle lui semblait pourtant revenir en permanence, comme une boucle infinie. Au cours d'une vie d'échecs et d'erreurs, il avait subi beaucoup, perdu beaucoup et enduré tout autant. Pourtant, rien n'était semblable à ce qu'il supposait être la morsure d'un Wyrm. « R'wyn effren Ifreànn .. — » Songea-t-il, sans véritablement s'en attrister. Devant ses yeux défilaient les images de ses terres, les représentations qu'on faisait de l'ancien Domaine de Shor, aujourd'hui régi par Snjàr. Il ne comptait pas mourrir de suite, de toute façon. Sans bouger – il savait pertinemment que le moindre mouvement pouvait empirer son état –, il glissa un regard à la Lionne qui s'emmurait dans son mutisme. À l'évidence, elle même cherchait des réponses à ses questions. Ses yeux s'attardèrent sur l'assassin, sans pour autant chercher à la presser. Il lui accordait le droit au silence, de la même façon qu'il se le réservait aussi souvent qu'il le souhaitait. Et quand bien même il maîtrisait profondément l'usage des arts macabres, il n'était pas assez fou pour ne pas voir dans quelle galère ils se trouvaient tous les deux. De nombreuses légendes parsemaient son monde, sur les morts qui revenaient hanter les vivants. Dans des temps anciens, que Brieg lui même ne connaissait que peu, une poignée d'hommes avaient tenté de s'assurer le contrôle sur Ceux-qui-ne trouvent-pas-le-repos. Ces hommes avaient tous été passés par le fil de l'épée. Sans exception.

Il fut tiré de ses rêveries par le son d'un loquet. Le fer tourna, puis grinça. Une porte qu'ils n'avaient jamais pu voir s'ouvrit, dans le gémissement du bois vermoulu. Les crépitements des quelques torches, installées çà et là, faisait désormais parti des sons auxquels il s'était habitué, au point de ne plus l'entendre. L'eau qui s'écrasait régulièrement sur le sol de leur cellule l'avait agacé au début, mais continuait à rythmer ses journées. Les rires gras des gardes, la morsure du fouet et les soupirs plaintifs des châtiés continuaient à lui peser. Sur son dos demeuraient les marques du cuir qui avait fendu son être, et pour cela il n'arrivait pas à s'y faire. Il ne le souhaitait de toute façon pas. Mais le bruit si particulier du loquet restait, étrangement, associé à une idée de liberté. Une émancipation qu'il continuait de convoiter. Relevant la tête, il toisa les deux individus qui s'approchaient de leurs geôliers. Le vert-de-gris croisa brièvement les yeux bruns du garçon. L'enfant ne les dévisagea pas longuement avant de blêmir et de s'en retourner à la sacoche qu'il tenait. La lueur des bougies et des flambeau la faisait parfois scintiller sans jamais en dévoiler le contenu. Le plus âgé ne leur accorda pas un regard. Il avait les cheveux grisâtre, la mine austère et le visage fermé. Lui donner un âge était difficile, cependant : à l'inverse de bien des vieillards, il conservait raison et port de tête. Loin d'être courbé, fatigué et vieillissant, il dégageait une certaine aura presque autoritaire qui suffit à troubler les deux hommes d'armes. Après un bref échange, l'un des soldats reposa le rouleau qu'il tenait tandis que le second s'approchait des barreaux. Un sourire presque carnassier étira la gueule du maraudeur.

Une deuxième fois, le loquet grinça. Affalé au sol, le dos soutenu par la roche et les jambes étendues devant lui, le Ceald les observa entrer. Le vieux médecin – à l'évidence on venait pour les soigner – ne prit pas la peine de les saluer et se dirigea immédiatement vers Swann. D'un mot, il incita le gamin à s'occuper de lui. Le rictus qui fendait le visage du chasseur ne se défit que l'espace d'une question. « Un soucis, petit ? » S'enquit-il, amusé de le voir ainsi déglutir. L'effroi qu'il inspirait chez l'enfant avait quelque chose de rafraichissant. C'était un peu comme les derniers moments d'une traque, avant de mettre à mort la proie. La voix peu assurée, l'apprenti l'invita à se lever, sans trop oser s'approcher. Pour mettre un peu plus de distance, il s'en retourna vers son maître pour déposer la sacoche qu'il portait jusqu'à lors. « Très bien, monseigneur.. ! » Non sans une deuxième raillerie (le ton ne laissait pas le moindre doute à cet égard), le vagabond s'exécuta. La douleur qui s'empara de lui quand il essaya de se hisser sur ses deux jambes eu tôt fait d'effacer son air tantôt sinistre, tantôt goguenard.

Grimaçant en silence, il tira sur ses chaines pour mieux se relever. Sur son torse courrait l'épaisse cicatrice que la Petite-des-Bois n'avait pu que « geler », maintenant l'infection loin de son être. Il avait conscience que sans elle il serait probablement déjà mort, et pourtant il l'avait à peine vue. Il ne lui restait que quelques images des secondes où ils s'était senti mourir. L'infime minute durant laquelle la boue se mélangeait à son sang, ou la fourrure et les mailles fusionnaient avec sa chair, qui lui avait semblé duré des heures. Des heures d'une agonie dont il ne sentait rien, encore sous l'effet de l'élixir. Rien, sinon la vie qui le fuyait et dansait devant lui, comme le papillon de nuit profite des dernières lueurs d'une bougie vieillissante. « Ugnh... — » Siffla-t-il douloureusement tandis que ses jambes flanchaient et peinaient à le maintenir debout. Le gamin l'invita à rester immobile, ce qu'il prit comme une véritable provocation, sans pour autant le laisser paraître. Il ne put l'empêcher de s'approcher, luttant pour rester debout, mais l'enfant ne resta pas bien longtemps. Toisant la plaie qui lui barrait le poitrail, à la fois fasciné, dégouté et effrayé, il retourna vite auprès de ses outils, sans trop savoir quoi faire. Jusqu'à ce que son maître l'appelle à nouveau. Finalement, le vieillard s'approcha avant de renvoyer l'enfant vers Swann qui venait elle même de recevoir des soins.

Les deux hommes se toisèrent en silence. Le regard médecin s'attardait sur les déchirures qu'il portait, sans trop parvenir à masquer le dégoût qu'il tentait pourtant de réfréner. Puis, après, une seconde, il s'approcha. Il avait plus d'assurance que son apprenti, mais moins que face aux deux soldats. Tirant une petite bouteille, il baragouina quelques mots au va-nu-pied, qui se contenta de lui lancer un regard plus noir encore. « Buvez. » Lâcha l'homme de soin, avant de glisser le flacon aux lèvres du guerrier. Le lait fila dans sa bouche comme de l'eau-de-vie. « Gnh... ! — » Grogna-t-il, rageur, avant de tout cracher au visage du pauvre homme. Bruyamment. Bientôt, Le praticien se retrouva aspergé d'une bonne dose d'anesthésiant. L'agacement du docteur était visible, se lisait sur son visage. Dans ses yeux, sur ses rides, sur la courbe de ses lèvres. « Comme vous voudrez... », siffla-t-il sans chercher à masquer sa contrariété. S'essuyant d'un geste, il enfila ensuite son masque, puis réitéra son petit tour de sorcellerie, avant de revenir à ses outils. Le Ceald ne le quitta pas une seconde du regard, de plus en plus méfiant à son égard. Il croyait volontiers ce que le Soigneur pouvait dire quand il expliquait que son élixir luttait contre la douleur – il ne s'agissait probablement que de lait de pavot – mais il n'en voulait pas. Si ces gens ne lui voulaient que du bien, ils ne l'auraient ni enchaîné, ni enfermé. Et il refusait d'être drogué en plus de cela. « Vous cherchez de l'alcool, maître ? » Demanda l'apprenti, avant que son précepteur ne le sermonne d'un bref « Certainement pas ! ». Terminant de fouiller dans ses sacoches, il revint les mains chargées d'onguent, de graisse animale, d'eau claire, mais également d'une longue aiguille couronnée d'un chas, ainsi que de quelques mètres de fils, vraisemblablement issus de tendons, ou d'intestins.

Lanre grogna une fois de plus quand le docteur commença son office. S'aidant des graisses animales et de l'eau claire, il commença par nettoyer la plaie. Après avoir terminé, il entreprit de glisser le filin dans le cul-percé du picot. La main du vieillard tremblait un peu et il n'y parvint qu'au troisième essai. « Cela risque de piquer un peu. » Glissa-t-il, conscient que son patient n'était pas abruti par le lait de pavot. « Ne bougez pas. » Conclut-il, en enfonçant l'aiguille. Le maraudeur gronda encore, tâchant d'obéir au médecin. Si les chairs n'étaient pas cousues, il savait que la plaie mettrait des semaines, des mois, si pas des années à se résorber.

Le temps lui sembla long, tandis que le fil rapprochait les deux rives que le Wyrm avait créé sur son torse. Petit à petit, à force de persévérance et de points, le chirurgien parvint à fermer son ouvrage. Contemplant le travail qu'il venait d'accomplir, il s'accorda un instant pour souffler, à lui comme au barbare. Recommençant une troisième fois l'unique tour de magie qu'il avait jamais su faire, Emhyr invoqua un peu plus d'eau claire pour se laver la main. Il se saisit ensuite de l'onguent qu'il appliqua sur la cicatrice, dans l'espoir d'assouplir les tissus et de ne pas laisser une marque trop voyante.  Il n'y avait là ni compassion, ni gentillesse : c'était simplement la marque du professionnalisme qui avait toujours été le sien. Il fixa ensuite un pansement propre, conscient qu'il n'y aurait sans doute personne pour le changer dans les jours à venir. D'un regard, il fit comprendre à son apprenti qu'il était temps de plier bagages. Observant une dernière fois la Lionne, il fronça les sourcils, avant de s'en retourner. Partiellement assommé par la douleur, le Ceald remarqua à peine le passage du Général. Le raffut provoqué par la querelle qui opposait les deux soldats à leurs supérieurs le tira brièvement du presque-sommeil qui s'emparait de lui, mais pas assez pour qu'il y trouve un véritable intérêt. Quand Swann fut détachée, il lui accorda un regard.

"Her'dotir... —" Murmura-t-il, en ramenant ses mains contre son crâne, fatigué mais de nouveau éveillé. « Foutu soignant.. — », souffla-t-il en se relevant tant bien que mal. Son regard balaya la pièce, réalisant que sa compagne d'infortune n'était toujours pas de retour. Au travers du grillage, il s'aperçut aussi du départ de leur deux amis, remplacés par un homme et une femme en armes. Le premier avait des épaules semblables à celles du guerrier de fer qu'il avait affronté : Aedelrik et lui même auraient sans doute pu tenir à deux sous le haubert qui pesait sur sa nuque. À sa ceinture pendait une épée longue, une dague à couillettes et un trousseau de clefs. Rasé de près, il portait un casque sous son camail, lequel masquait partiellement sa gueule. La femme, pour sa part, gardait sa lance bien en main. Drapée dans un haubert, elle aussi, elle avait également passé une tunique frappée des armes du Castel. De longs cheveux blonds courraient dans son dos, attaché en tresse. De dos, on aurait pu la dire jolie mais son visage, dur et fermé, témoignait de traits particulièrement carrés. Son nez devait avoir été brisé deux fois, au moins. L'une de ses oreilles avait été presque arraché par une flèche (ou un coup de dents). Sa bouche, trop petite, semblait déformer toute la symétrie d'un faciès déjà triste. Mais, si elle n'avait pas l'aisance d'autres damoiselles auprès des hommes, elle était meilleure que bien des hommes quand il s'agissait des affaires de la guerre. « Hé, là ! » Tonna le prisonnier, attirant l'attention des deux gardiens. Ses pas le portèrent aussi proche de barreaux de fer noir que les chaînes le lui permettaient. « Qu'est-ce qu'il veut le bouseux ? » Demanda l'homme, la voix rauque, le ton agressif.  « J'ai faim. » Le gardien posa un regard méprisant sur le prisonnier, tandis que sa camarade se retournait également. « J'ai une gueule d'aubergiste, l'abruti ? » Cracha le soldat, avant que la jeune femme ne le rappelle à l'ordre d'un regard sombre. Il soupira. « Bon, d'accord, je vais voir ce que je peux faire. » Maugréa-t-il en s'éloignant. Les mailles cliquetaient doucement alors qu'il s'éloignait.

Quelques minutes après, le geôlier pénétra dans la cellule, un bol de bouillon à la main. À l'odeur, il ne devait pas compter beaucoup plus qu'un peu d'eau chaude, mais c'était le genre de repas qu'on ne pouvait pas vraiment lancer à la gueule d'un détenu. Il s'approcha donc de quelques pas. Tout ce dont le Ceald avait besoin. Bondissant aussi subitement qu'il le pouvait encore, il se jeta sur le troupier. Profitant de la chemise qu'il avait déchiré au début de son séjour aux cachots, il fit passer le tissu derrière la nuque du pauvre homme, avant de cogner du front, juste sous les naseaux de son heaume, en pleine mâchoire. Profitant de l'effet de surprise, il fit tourner sa victime jusqu'à ce que le tissu se referme sur sa gorge, écrase sa pomme d'Adam. Quelques secondes plus tard, il suffoquait. Il essaya de pousser un juron et de tirer sa lame mais un violent coup de genou au poignet l'arrêta. Un temps, du moins. « Un geste et je te casse le cou. » Murmura Lanre à sa proie. Puis, d'une voix plus forte, il s'adressa à la femme, qui approchait, sereine et taciturne. « Fais moi sortir. » Dit-il, plongeant son regard vert-de-gris dans celui de la lancière. « Sans quoi, je le tue. » Le bois gifla sa joue tandis que l'acier griffait légèrement la tempe. Ils chutèrent tout deux et le geôlier s'arracha à son étreinte, tirant sa dague. « Ne le tue pas ! » Fit-elle, dans la précipitation. « Le bourreau et le fouet feront leur office. » Poursuivit-elle, tandis que son camarade se relevait, sortant tous deux de la cellule. Quand le cuir claqua, ça n'était plus pour le prisonnier plaintif des derniers jours.

Son dos suintait encore, quand un autre soldat vint le voir. Les pierres de la geôle étaient éclaboussées de sang, encore frais. Çà et là, des perles roulaient des murs au sol, laissant de longues traînées carmin derrière elles. La pièce tout entière sentait le cuir bouilli et le fer. Poussant un râle, il observa le rouquin qui se tenait de l'autre côté des barreaux. Ses épaules à lui pouvaient encore supporter le poids d'une armure, quand il lui semblait que des siennes sortaient ses os. La barbe du garde était taillée, entretenue, et la sienne poussaient drue, comme une vigne vierge tachée de vermeille. Son visage, parsemé de quelques tâches de rousseur, semblait frais. Plus que le sien du moins. Ils s'observèrent un instant, avant qu'il n'entame la conversation. Avant le retour de Swann, il était déjà parti. Ramenée par le bras droit du Général, elle fut bientôt enchaînée à ses côtés, comme si rien de tout cela n'était arrivé. « Ils s'en sont pris à toi ? » S'enquit-il simplement, le regard fixé sur la natte de la jeune femme qui l'avait jeté au sol. Après son coup d'éclat, les longueurs de ses chaînes avaient été drastiquement revues : il ne pouvait plus bouger, pratiquement pendu par les bras. « J'espère que ton amie ne tardera pas trop. » Grimaça-t-il, peinant toujours à parler. Au dehors, sur les terres d'Hyrule, les loups chantèrent l'arrivée de la lune. Puis, les coqs, celle du soleil. Le concerto continua, laissant place aux rois de la nuit, d'abord, et ensuite aux seigneurs des basses-cours. Il n'aurait su dire combien de jours s'écoulèrent, sans que rien ne bouge.

"Chancelier ?!" Tonna une voix, étouffée mais clairement interloquée. « Vous venez voir les prisonniers ? Ceux de Cocorico ? » Siffla-t-il ensuite, l'air de plus en plus surpris. « C'est que... — nous sommes en pleine nui... — » Grimaça le capitaine des geôles, très manifestement mal à l'aise. « Non, bien sûr, monseigneur. Vous avez raison. Point de repos pour les scélérats et les assassines. » Souffla-t-il, avant de faire sauter le loquet de cette porte à jamais invisible. Des pas résonnèrent dans le long couloir du donjon.


Songe Tristenuit


Inventaire

(vide)

Les feuilles bruissaient alors que ses doigts faisaient rapidement défiler les pages jaunies par le temps. Elle était certaine que c'était dans ce carnet, un des rares qu'elle avait eu l'occasion d'emporter avec elle en exil. Ça devait être dedans.

Voilà plusieurs semaines qu'elle était rentrée à la Citadelle après avoir suivi et même devancé le convoi de prisonniers, bien à l'abri dans les airs. Depuis elle n'avait eu qu'une envie : s'immiscer au château à la recherche des geôles et libérer son amie. Elle savait toutefois que cette entreprise réalisée de façon précipitée était pure folie. Alors elle avait freiné ses ardeurs et passé les derniers jours à récolter toutes les informations dont elle avait besoin, et enfin le moment où elle pourrait mettre son plan à exécution se rapprochait.

Son doigt s'arrêta sur une page et elle sentit monter l'excitation. La formule était bien là. Sous forme de gribouillis sans doute illisibles pour n'importe qui d'autre ici, une notation utilisée, à sa connaissance, seulement par son clan. Elle avait beau avoir une mémoire bien entraînée, certaines connaissances étaient assez précieuses pour être recopiées sur le papier, les sorcières avaient donc généralement leur propre syllabaire afin de garder leurs secrets en sécurité. Jamais elle n'avait eu l'intention de transmettre son savoir, seulement de le récupérer au bon moment. Et en ce qui concernait ce sortilège, le moment était venu.

Songe fila jusqu'à une vieille armoire, ouvrant la petite porte du haut protégée d'un sceau magique. Dedans s'entassaient nombre de fioles remplies chacune d'un liquide visqueux et rouge, étiquetées du nom de leurs propriétaires. De mauvais payeurs pour la plupart, qui devenaient utiles en temps voulu. Et celui qu'elle saisit avant de refermer l'armoire et de reposer ses sortilèges, elle tenait plus que tout à le faire payer.

Du moins, pendant plusieurs mois elle avait cherché quelle vengeance serait assez abominable pour apaiser sa rancoeur. Puis, le temps l'aidant à prendre du recul, elle avait conclu que tout venait à point à qui savait attendre. Les meilleures occasions survenaient souvent sans prévenir. Elle l'avait donc relégué dans un coin de son esprit, mais elle ne l'avait jamais vraiment oublié. Il laverait son affront en lui rendant un service, et il assumerait seul les dégâts collatéraux.

La sorcière retourna à la table sur laquelle son carnet de note était ouvert. Sa mémoire ne l'avait pas trompée. Tous les ingrédients étaient là, et elle venait de rapporter le plus important.
Il ne fallut que quelques minutes pour tout mélanger, et pendant que la potion décantait dans l'alambic posé sur la table, elle était plus impatiente que jamais. Elle n'ignorait pas que chaque minute comptait. Que pour son amie, le temps devait paraître terriblement long. Elle l'espérait même, le contraire aurait sans doute voulu dire qu'il était trop tard. Elle avait beau ignorer une bonne part de la situation politique du Royaume, elle n'ignorait pas quelle place occupait le Trône dans le coeur des membres de la Royauté. Elle en savait assez pour ne pas souhaiter se faire attraper, en revanche elle ignorait jusqu'où leurs ennemis pouvaient aller avec leurs prisonniers. C'est pour cette raison que cette petite boule au ventre ne l'avait pas quittée alors qu'elle passait son temps à chercher des informations qui pouvaient s'avérer vitales au bon déroulement de son plan, se répétant que l'opération était plus que délicate. Si elle se précipitait, elle risquait de tout faire rater, et d'empirer la situation. Pourvu que son amie ait tenu bon.


Dès que la potion fut prête, elle ne prit pas le temps de tergiverser. Si ce qu'elle s'apprêtait à faire n'était pas des plus plaisant, c'était un mal nécessaire, et le temps pressait. Le breuvage ne fit donc pas long feu. Elle reposa bien vite sur la table la fiole vide, se recroquevillant sur elle-même. À moins d'une seconde près, elle laissait tomber le petit récipient à terre. Elle avait entendu parler des douleurs que pouvaient provoquer les métamorphoses, et elle donnait raison à ceux qui les décrivaient comme inimaginables. Elle eut le sentiment qu'une éternité passait alors que son corps était malmené en tous sens. Un troupeau de buffles auraient pu la piétiner qu'elle aurait sans doute moins souffert. Quand enfin, le souffle haletant, la douleur s'estompa et qu'elle sentit son corps cesser de trembler, elle tendit ses mains face à elle.

Quel sentiment curieux de voir ces mains étrangères où se trouvaient les siennes quelques instants auparavant. De les voir suivre les mouvements qu'elle leur imposait. Un miroir acheva de la rassurer quant à la première partie de son plan. En d'autres circonstances, elle aurait apprécié de voir son reflet porter des cheveux d'un noir de jais au lieu de cette tignasse blanche qui la hantait. Malheureusement, ce n'était pas son visage mais celui du Chancelier qui la fixait dans la glace. Elle grimaça en repensant à tout ce qu'il lui avait fait. Elle n'avait toutefois pas le temps de s'attarder devant le miroir, le décompte avait commencé. Elle avait beaucoup à faire, et c'était l'instant décisif, elle espéra que ces semaines de préparation allait se montrer suffisantes. En toute hâte, elle enfila les vêtements tout neufs qu'elle avait fait coudre sur mesure, sur base de ceux du Chancelier.
***

Ses pas retentissaient à présent dans les couloirs du palais alors qu'elle avançait d'un pas assuré. Elle se serait sentie bien démunie si elle n'avait pas réussi à soutirer quelques informations sur la situation des prisons du Château. Avoir l'apparence du Chancelier c'était une chose, se perdre dans les couloirs, c'était tout de suite plus gênant à expliquer. Sans compter qu'elle ne souhaitait pas tomber sur son sosie, le chemin le plus court était donc le moins risqué.

Au moins les gardes à l'entrée ne lui avaient causé aucun soucis, et les gens qu'elle croisaient ne faisaient pas plus attention à elle. Après tout sa présence était normale. De ce qu'elle avait pu obtenir comme informations, le Chancelier avait été tiré de la rue par la Princesse et hissé à ce poste sur un coup de tête. Pourtant, si ses débuts avaient pu être mouvementés, le jeune homme jouissait maintenant d'une autorité qu'il n'avait rien à envier aux Nobles. Ça l'arrangeait, personne ne l'embêterait ainsi, et elle avait le loisir de se montrer exigeante.

Elle jubilait lorsqu'elle atteint enfin la porte de la prison. Elle prit quelques secondes pour retrouver son calme et rentrer dans son personnage avant de franchir la porte. Les gardes eurent l'air pour le moins surpris de l'accueillir. Elle s'y était attendue, la Culture et les Beaux-Arts prenaient rarement racine dans des lieux aussi glauques. Mais gérer les prisonniers avait beau ne pas faire partie de ses supposées attributions, elle avait également appris que le Chancelier ne se limitait pas à cette fonction. Il était présent à Cocorico, et à la Forteresse, elle avait donc déjà quelques suppositions qui furent vite confirmées : le haut dignitaire prenait une place active sur le champ de bataille. Il était donc impliqué dans la guerre. En outre, sa proximité avec sa Majesté et son rôle de conseiller laissait entendre qu'il était sans doute plus au courant des desseins royaux que nombre des gens du château.

« Chancelier ?! Vous venez voir les prisonniers ? Ceux de Cocorico ? »

"Belle déduction. Qu'aurais-je à faire dans ce trou à rats sinon ? La Reine est très occupée en ce moment. Elle m'a confié pour mission d'interroger les prisonniers de guerre."

« C'est que... — nous sommes en pleine nui... — »

"Et vos pensionnaires sont fatigués ? Ils manquent de sommeil peut-être ?"

« Non, bien sûr, monseigneur. Vous avez raison. Point de repos pour les scélérats et les assassines. »

"Nous nous sommes compris. En outre les affaires dont je dois m'entretenir avec eux sont privées. Allez donc en cuisine vous restaurer un peu, je vous ferai mander quand j'en aurai terminé. Pressez-vous au lieu de me regarder ainsi, j'ai fait face à Ganondorf au Mont du Péril, je crois pouvoir gérer deux prisonniers immobilisés dans une cellule !"

Songe laissa le temps aux soldats de sortir de la pièce, attendant qu'ils aient passé la porte avant de se remettre en mouvement. Son nez aiguisé de sorcière renifla l'air pour s'assurer que leur odeur s'estompait. Quand elle fut certaine qu'ils s'étaient assez éloignés, elle fila jusqu'à la petite armoire qui contenait les clefs des cellules, cherchant celles qu'il lui fallait. Elle se dirigea ensuite vers l'endroit où il lui avait semblé apercevoir son amie, prêtant peu d'attention aux autres pensionnaires.
À mesure qu'elle avançait et que la maigre lumière du lieu lui révélait plus précisément les-dits prisonniers, elle remarqua combien son amie avait été malmenée et sentit la colère monter en elle. Les responsables le paieraient. Tôt ou tard. Pour l'instant elle n'avait pas de temps à perdre, il existait des dizaines de scénarios catastrophes qui pouvaient les pousser à revenir plus tôt que prévu, autant ne pas prendre le risque.


"Fais tes bagages soeurette, on quitte l'endroit sans tarder."

Les clefs sonnèrent le bruit de la liberté et la porte de la cellule s'ouvrit dans un grincement. Elle grimaça en voyant toutes les chaînes diverses et entremêlées qui retenaient les deux individus au mur, entravant plus ou moins fort leurs mouvements.

"On ne peut pas dire qu'ils vous sous-estiment..."

Elle s'attela minutieusement à ouvrir toutes les serrures reliées aux chaînes ou colliers de fer. Tournant et retournant le trousseau de clef dans tous les sens. Quand elle eut terminé, et que Swann ne fut plus retenue par aucune entrave, elle l'aida à se stabiliser debout, espérant qu'elle serait en état de faire le voyage en sens inverse. Elle ne pourrait plus compter entièrement sur son déguisement, il ne cacherait pas son amie aux yeux des gardes, et elle avait constaté que, comme le bruit circulait à Hyrule, sa magie n'était d'aucune utilité ici.
Elle eut l'impression de saisir un regard de Swann vers son voisin de cellule. C'était l'homme qu'elle avait aperçu dans le convoi, qui n'était pourtant pas des leurs. Au vu de ce qu'elle avait entendu elle ne s'attendait pas à le revoir, surtout ainsi, mais qui était-elle pour juger de qui portait atteinte ou non à la couronne. Devançant une éventuelle demande, elle se hâta de s'occuper de ses chaînes à lui aussi.


"Tu le veux aussi ? Moi un de plus ou un de moins... Quoiqu'il ne sera pas de trop pour neutraliser les gardes sur le chemin de la sortie, s'il peut dans cet état..."

Les présentations seraient pour plus tard. Elle lui fit tout de même un résumé de l'essentiel, pour ne pas qu'il se méprenne sur les intentions de son sosie. Mieux valait qu'il ne croise pas l'original.

"Je ne suis pas ce que je semble être... Mais ça tu l'as deviné non ? Et il ne fait pas bon être le Chancelier ces temps-ci, j'ai comme dans l'idée qu'il portera la responsabilité de votre fuite..."

Un sourire mauvais étira ses lèvres alors qu'elle finissait de décrocher le prisonnier du mur. Tout comme pour Swann, elle le soutint de son mieux le temps qu'il soit bien stable sur le sol. Il avait de quoi être un peu engourdi.

Les détenus à présent libres de leurs mouvements, elle récupéra le sabre Gerudo qu'elle avait caché en plus de sa propre épée sous la toge du Chancelier, un vêtement bien pratique, avant de la tendre à Swann.
Se tournant vers le passager improvisé de leur galère, elle haussa les épaules.


"En revanche je n'ai rien pour toi mon grand, il faudra improviser."

Elle avait croisé nombre d'armures décoratives dans les couloirs, sans compter les gardes qu'ils devraient peut-être éliminer. Ils trouveraient bien quelque chose. Qui plus est, elle ignorait à quel point son état de santé l'affectait en ce moment, mais elle lui devinait une bonne poigne.

"Passé la porte, il y a deux gardes au bout du couloir, et après... Après ils patrouillent aléatoirement, on fera ce qu'on peut, mais je peux marcher en éclaireur."


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